deuxième journée
Ce matin, à neuf heures, a eu lieu une réunion privée pour l’organisation des commissions et la répartition des travaux.
Ce soir, à huit heures, séance publique. L’ordre du jour porte : Du salariat (1re partie). Des chambres syndicales et de l’association.
Deuxième journée. La matinée d’hier a été consacrée, comme nous l’avions dit, aux travaux intérieurs du Congrès ; ces réunions étant tout à fait privées, nous n’avons pas à en rendre compte. Cependant nous croyons savoir que celle d’hier a été marquée par un nouvel incident. Les représentants des Cercles d’études exclus du Congrès ont tenté une dernière démarche auprès des délégués pour se faire admettre. Le congrès a maintenu sa décision première et, à la majorité, est passé à l’ordre du jour. Ajoutons cependant que les délégués dissidents ont conservé leurs cartes. Une dernière tentative de conciliation a eu lieu hier matin (donc le lundi 15) de la part des collectivistes mais a échoué devant le parti pris des modérés. Une dizaine de délégués révolutionnaires vont cependant rentrer chez eux ce qui explique la réduction du groupe dissident à 52 membres. Mme Paule Minck se propose de protester, ce soir, au Congrès indépendant contre l’appellation de collectivisme révolutionnaire. Elle ajoute sans doctrines contradictoires il ne peut exister de Congrès véritablement digne de ce nom ; la dissension doit être libre dans l’intérêt de tous ; en l’interdisant Lyonnais, Drouet et Cie n’ont chercher qu’un tremplin politique et nullement la solution du problème du prolétariat. [1]
La séance publique
La séance d’hier a été particulièrement intéressante à tous les points de vue ; les incidents fâcheux de la veille ne se sont pas reproduits et la réunion a conservé, du commencement à la fin, une physionomie des plus calmes ; des interruptions se sont bien produites à plusieurs reprises, mais elles ont été faites avec une courtoisie parfaite de part et d’autre. L’ouverture de la séance a, de nouveau, subit un retard regrettable ; mais, dès ce soir, une plus grande exactitude sera observé, assure-t-on ; les travaux du congrès ne pourront certainement qu’y gagner. Le bureau a été constitué comme suit : Dauthier, président ; Copoy et Lecomte, assesseurs ; Guionie et Levavasseur, assesseurs.
Incident
Le citoyen Vallette, délégué typographe fait une réclamation sur le procès verbal de la précédente séance. Il rappelle que la veille, ayant déclaré au citoyen Lyonnais pourquoi la Société de la Typographie Havraise s’était abstenue de prendre part au Congrès ; il avait reçu une réponse qui ne lui paraissait pas satisfaisante. Depuis, il a appris le véritable motif de cette abstention.
Dès le début, la Société de la Typographie Havraise avait décliné l’invitation, craignant de voir se renouveler au Havre les incidents regrettables qui avaient marqué le Congrès de Marseille.
Plus tard, connaissance prise du programme de la commission havraise d’organisation, elle était toute disposée à revenir sur sa détermination et à participer au congrès. Si elle ne l’a pas fait, c’est que dans un discours rendu public, le président de l’Union des chambres Syndicales du Havre, a paru contester le caractère syndical de cette association qui compte 82 membres sur les 110 à 120 membres qui composent la corporation au Havre.
Le citoyen Lyonnais répond qu’il n’avait à connaître que le motif allégué par la société elle-même. La seule conclusion qu’il veut tirer de cet incident, c’est que les typographes havrais avaient reconnu l’excellence des mesures prises par la Commission d’organisation, puisqu’elle avaient suffi pour lever leurs scrupules primitifs.
Protestation du citoyen Bonne. Le citoyen Bonne, délégué du congrès régional du nord, proteste à la tribune contre l’exclusion des Cercles d’études ; il affirme sa croyance sincère que par le fait de cette exclusion l’autorité des résolutions du congrès sera amoindrie aux yeux de la classe ouvrière.
’’La question du salariat.
L’ordre du jour est abordé : il porte sur le salariat. Un grand nombre d’orateurs sont inscrits ; la plupart considèrent les chambres syndicales ouvrières comme le meilleur moyen d’arriver à une solution satisfaisante de la question du salaire.
Cette théorie est développée notamment par les citoyens Lachart, délégué des chemisiers de Paris ; Trotet, délégué des menuisiers de Paris ; Lecart, délégué des vanniers de Paris.
Tous repoussent vivement les principes des collectivistes-révolutionnaires. Le citoyen Lecart ajoute à son programme le droit de réunion, la liberté d’association et la suppression du travail dans les prisons.
Communication du citoyen Scholastique.
Le citoyen Scholastique, des gantiers de Paris, étant absent, son rapport est lu par le Citoyen Lyonnais ; c’est encore une protestation contre les théories subversives, contre les appels la violence, en même temps qu’une adhésion formelle au programme des Chambres syndicales du Havre. Ce rapport très étudié fait ressortir les avantages matériels et moraux qui résultent pour les prolétaires de l’association syndicale d’abord, fédérale ensuite.
Le citoyen Scholastique traite également la question des sociétés coopératives, dont l’organisation devra être favorisée par l’établissement de maisons de dépôts pour les petites économies, et de banques populaires avec lesquelles on arrivera à la solidarisation des épargnes et à la création d’un crédit honnête organisé dans l’intérêt de tous. En un mot, ce que réclame le citoyen Scholastique c’est l’émancipation des travailleurs par l’association ;
Discours du citoyen Antoine – L’école positiviste.
Le citoyen Emile Antoine, du Cercle positiviste des Etudes sociales (auquel le citoyen Finance cède la parole), aborde la question à un point de vue plus élevé. L’orateur s’exprime avec une grande élégance, et son discours obtient un véritable succès, bien qu’il ne ménage pas ses critiques aux théories précédemment émises. Il est grand partisan des chambres syndicales, parce qu’elles sont appelées à exercer une influence salutaire sur les classes ouvrières ; mais il n’a qu’une confiance médiocre dans le succès des sociétés coopératives, qui ne seront jamais que des tentatives isolées profitant seulement au petit nombre.
Mais ce qu’il repousse avec énergie, c’est le principe de la régénération de la société par les moyens violents. Ce n’est pas par des bouleversements sociaux que l’humanité se transformera ; le collectivisme, d’ailleurs, s’occupe beaucoup plus de politique que de questions sociales. Il ne tient pas compte de la nécessité qu’il y a avant tous de rendre les hommes meilleurs et plus dignes de la liberté.
C’est là la première réforme à opérer, et l’on n’y parviendra que par l’instruction largement répandue.
Citoyen Moret – La société de production.
Après ce discours, interrompu à de fréquentes reprises, par des applaudissements de l’assistance, la parole est donnée au citoyen Moret, président de l’association ouvrière de l’Imprimerie Nouvelle de Paris. La communication du citoyen Moret porte sur les sociétés de production et lui fournit l’occasion de donner de très intéressants détails sur l’organisation de l’Imprimerie nouvelle qui constitue une véritable société de production, ayant été fondée par des ouvriers qui en ont conservé la propriété. La situation brillante de cette association est une preuve évidente des résultats qu’on peut attendre dans cette voie.
Le citoyen Moret ne dissimule pas les écueils que rencontre ce genre d’association et qui sont notamment : l’insouciance des ouvriers pour leurs propres intérêts et l’impossibilité dans laquelle se trouvent la plupart d’entre-eux de réunir les premières épargnes nécessaires pour former un capital.
Le rôle des Chambres syndicales est précisément de combattre cette indifférence en apprenant aux ouvriers à maintenir leurs droits et à défendre leurs intérêts.
Quant à l’épargne, on la rendra plus facile en substituant aux impôts qui pèsent si lourdement sur la classe laborieuse un impôt plus équitable et plus rationnel.
En résumé, le citoyen Moret demande : la liberté d’association, le droit absolu de réunion et l’impôt sur le capital. Il répudie les moyens violents ; les fusils doivent rester au râtelier ; le bulletin de vote est la seule arme qui convienne au prolétariat.
Le délégué des ouvriers de Rouen.
Le citoyen Guerin, au nom de la Chambre syndicale des ouvriers cotonniers de Rouen et des environs, fait un tableau navrant de la misère des artisans industriels de la région. L’orateur, un tout jeune homme, entre dans des détails qui semblent intéresser très vivement les délégués. La situation morale et matérielle est épouvantable ; les journées sont de douze heures ; le salaire dérisoire – à peine 30 francs par quinzaine ; - les ateliers insalubres ; les chômages nombreux.
Le citoyen Guérin termine en réclamant au nom du groupe qu’il représente : l’abolition pure et simple du salariat et son remplacement par la participation directe aux bénéfices ; il réclame, en outre, la réduction du travail à 10 heures par jour.
Le délégué du rayon d’Elbeuf.
Le citoyen Revet, délégué du Syndicat ouvrier du rayon d’Elbeuf, retrace la situation non moins pénible de ses camarades ? Là encore, l’ouvrier est surmené par un travail excessif, à peine rémunéré ; la femme est obligée d’abandonner son foyer pendant dix ou douze heures par jour, afin de grossir le budget quotidien ; la jeune fille est épuisée avant l’âge et s’étiole moralement et physiquement ; les enfants grâce à de coupables complaisances, éludent la loi et travaillent avant d’avoir atteint leur dixième année. Voilà la vie de famille dans cette région.
Le citoyen Revet termine en déclarant que ses mandataires adhèrent de la façon la plus absolue au programme des Chambres syndicales du Havre.
Communication du citoyen Guionie.
Le citoyen Guionie délégué de la chambre syndicale de la typographie parisienne, parle en faveur des associations syndicales. Il dit que certains ouvriers ne font pas partie de leur chambre corporative parce qu’ils veulent pas se soumettre au règlement, ni participer aux sacrifices qu’elle s’impose ; à ceux-là il refuse le droit de se dire républicains. L’orateur soulève un point nouveau : il s’agit de la réaction d’un organe de publicité émanant de la fédération générale toutes les Chambres syndicales.
Au moment où le citoyen Guionie descend de la tribune il est minuit : un grand nombre de délégués demandent que la discussion soit renvoyée à mardi soir. Le public s’était d’ailleurs retiré en grande majorité, vu l’heure avancée. Il est décidé que la séance sera levée après la communication de l’orateur suivant.
Le délégué des menuisiers de Bordeaux.
Le citoyen Chanteau, au nom des menuisiers de Bordeaux, expose un programme très énergique sur lequel figure, outre la création de Chambres syndicales et leur fédération, le droit d’association, la réduction de la journée de travail à dix heures, l’instruction gratuite, laïque et obligatoire.
La séance est ensuite levée.
Après la séance publique, les délégués ont tenu une séance privée dans laquelle on s’est occupé, paraît-il, d’une réclamation adressée par la Commission de Marseille au Comité d’organisation, d’avoir à remettre les drapeaux, écussons et décorations servant à l’ornementation de la salle et dont la Commission exécutive revendique la propriété.
La Commission d’organisation du Havre ayant remis ses pouvoirs au Congrès aussitôt la constitution de celui-ci, c’est devant la réunion générale des délégués que la question a été portée. Le congrès a, paraît-il, voté l’ordre du jour pur et simple sur cette déclaration.
[1] Pièce 55.

