troisième journée

dimanche 6 juin 2010
par Jean-Pierre
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(salle Franklin) troisième journée (mardi)

Le Congrès a tenu hier au soir sa troisième séance publique ; bien qu’elle ait duré plus de quatre heures, on n’est point parvenu à épuiser la liste des orateurs inscrits sur la question du salariat. Trente-deux délégués avaient demandé la parole : quatorze seulement ont pu aborder la tribune, et force a été de renvoyer à ce soir la suite de la lecture des communications qui portent sur l’importante question des salaires ;

L’ordre de la discussion fixé par le programme du congrès, va s’en trouver fortement modifié, et les rapports sur plusieurs des autres questions devront être un peu écourtés. Il n’en saurait guère être autrement d’ailleurs : la plupart des rapports déjà lus, bien que portant principalement sur le salariat, ont abordé, plus ou moins ouvertement, toutes les autres questions sociales et le nombre des orateurs sera nécessairement beaucoup plus limité lorsque ces mêmes questions viendront à l’ordre du jour.

A l’ouverture de la séance d’hier le bureau a été constitué comme suit : Bonne , président ; Obdebeck, Devasalle, assesseurs ; Finance, Daulon secrétaires.

La suite de la discussion sur le salariat est abordée après plusieurs rectifications à propos de la séance de la veille. Disons à ce propos que la protestation faite lundi par le citoyen Bonne n’a pas porté sur l’exclusion du Congrès de certains cercles d’études, mais simplement sur le vote émis en séance privée, repoussant la nomination d’une commission de conciliation.

Un délégué positiviste.

Le premier orateur inscrit est le citoyen Keufer délégué de la bibliothèque positiviste (Paris). Ses observations portent principalement sur le préjudice causé à la classe ouvrière par l’organisation actuelle du travail dans les ateliers.

C’est d’abord la durée trop prolongée de la journée de travail ; le système des spécialités poussé à l’extrême et amenant une pénurie d’ouvriers ayant des connaissances complètes de leur profession. Il signale encore comme un mal à supprimer : le travail aux pièces et le travail supplémentaires de nuit imposé aux ouvriers.

L’orateur ne partage pas les idées de la plupart des délégués qui ont précédé à la tribune sur la suppression du salariat : il la croit impossible et développe sa pensée par des considérations positivistes qui concordent peu avec les théories qui paraissent prédominer au sein du Congrès. Il conclut cependant en approuvant la création de chambres syndicales, qu’il considère comme devant être des foyers d’études sociales où les prolétaires pourront s’éclairer mutuellement sur leurs intérêts respectifs.

Les ouvriers cotonniers de Bolbec.

Le citoyen Fagot, délégué des ouvriers cotonniers (Bolbec), présente une communication sur la situation de ses camarades, qui ont beaucoup souffert et souffrent encore des exactions de leurs patrons qui les forcent au chômage pour les prendre par la faim. Il dit que c’est par les chambres syndicales que le prolétariat s’affranchira, avec le droit complet d’association et de réunion les ouvriers résoudront eux-mêmes le problème de l’émancipation ; il demande aussi la fédération des Chambres syndicales opposée aux patrons réunis entre eux contre le prolétariat ; la réduction des heures de travail et la création d’un organe ouvrier et dirigé par des travailleurs ;

Le citoyen Fagot qui a mis une grande chaleur et une réelle éloquence dans cet exposé vif et précis, a été chaleureusement applaudi et félicité par les délégués en descendant de la tribune.

Union des syndicats de Bordeaux.

Rousset délégué de l’Union des Syndicats de Bordeaux, repousse très énergiquement les théories collectivistes qui se sont fait jour au précédent Congrès de Marseille. Il faut chercher ailleurs la solution du problème social ; seul, l’ouvrier ne peut rien ; par l’association il peut tout. Le délégué de Bordeaux réclame donc une loi sur l’association, afin de faciliter la création de sociétés de consommation.

Il réclame en outre la révision de la loi sur les prud’hommes et le droit pour les ouvriers seuls d’administrer leurs caisses de secours.

* * *

Les revendications que nous venons d’énumérer ont fait l’objet de la plupart des rapports qui ont suivi ; en résumant ces communications, nous nous bornerons donc à indiquer seulement les points spéciaux traités par chaque orateur.

Les tailleurs de pierre de Rouen.

Turpin, délégué des tailleurs de pierre (Rouen) établi le bilan d’un ouvrier de cette profession. Le salaire est de 6 Fr. par jour, mais en r&alité par suite du chômage, le salaire réel n’est que de 3,50 Fr. Placés dans une telle situation les ouvriers ne peuvent que désirer la suppression du travail et un remplacement par une rétribution plus équitable. Il demande que dans chaque commune il soit disposé un local où patrons et ouvriers pourront se rencontrer pour l’embauchage qui se fait aujourd’hui d’une façon humiliante pour le prolétaire obligé d’aller demander du travail de porte en porte.

Les pâtissiers-cuisiniers de Paris.

Lecomte, délégué des pâtissiers-cuisiniers (Paris), s’élève contre l’exploitation des ouvriers par les bureaux de placement. C’est pour se soustraire à ces agences de mauvais aloi que ses camarades de Paris se sont syndiqués.

Union des Chambres syndicales du Havre

Lyonnais, président de l’Union des Chambres syndicales (Le Havre), fait un exposé complet de l’œuvre des syndicats et des développements dont elle est susceptible. En ce qui concerne spécialement l’industrie de la métallurgie il démontre combien le marchandage (travail aux pièces), est préjudiciable aux intérêts des ouvriers, en suscitant un conflit perpétuel entre les ouvriers eux-mêmes, concurrence dont les patrons sont les seuls à bénéficier.

L’orateur expose le programme adopté par l’Union des Chambres syndicales du Havre, programme dont on connaît les points principaux. Il insiste notamment sur une réforme des caisses de secours et rappelle que la Cour d’Appel de Bordeaux a décidé qu’aucun patron n’avait le droit de prélever sur le salaire de l’ouvrier, une retenue pour assurances en cas d’accidents. (Discours fort applaudis)

Les peintres en bâtiments de Paris.

Veyssier, des peintres en bâtiments de Paris, examine les causes qui ont entravé le développement des Chambres syndicales et des Sociétés coopératives ; c’est par-dessus tout l’abus des personnalités et l’indifférence pour les intérêts professionnels ; mais il ne faut pas se décourager ; on régira sur ces tendances fâcheuses en s’appuyant sur la légalité pour obtenir les réformes indispensables parmi lesquelles il cite : le droit des associations ouvrières de soumissionner pour les entreprises publiques ; l’établissement d’un crédit populaire ; la réorganisation des Caisses d’épargne ; la répartition à chacun, suivant ses capacités et ses aptitudes, du produit intégral de son travail, et enfin la fondation d’une caisse de retraite alimentée par un impôt sur le revenu.

Les Ouvriers de Roubaix.

Ch. Bonne, délégué du Congrès régional du Nord, fait de la situation misérable des ouvriers de Roubaix, un exposé qui emprunt un douloureux intérêt à la récente grève. Les salaires, déjà fort bas, furent réduits au commencement de cette année, au moment où la classe ouvrière sortait d’une saison qui avait été particulièrement cruelle pour eux : il fallut se soumettre, mais quelques temps après, les affaires ayant repris au point que les patrons, pour satisfaire à de fortes commandes, durent demander aux ouvriers des heures supplémentaires, ceux-ci crurent le moment favorable pour réclamer une augmentation équivalente à la diminution qui leur avait été imposée. Leur demande fut brutalement repoussée et la grève se déclara. Elle dura un mois ; en rentrant dans leurs ateliers, un certain nombre d’ouvriers furent assez heureux pour obtenir une légère augmentation, qu’on ne tarda pas, cependant, à leur retirer peu de temps après. Voilà la vérité sur la grève.

Quand à la situation actuelle des ouvriers du Nord l’orateur la dépeint comme déplorable. Les ouvriers sont des bêtes de somme travaillant quelquefois jusqu’à 13 heures par jour.

Le programme du citoyen bonne comporte : suppression de la veillée ; la journée réduite à 10 heures ; abrogation de la loi sur les associations ; obligations pour les règlements d’atelier d’être approuvés par le conseil des prud’hommes et la Chambre syndicale ; la désignation d’hommes ayant des connaissances techniques et spéciales pour fixer la part de responsabilité dans le cas d’accidents survenus aux ouvriers pendant leur travail.

En terminant, il proteste contre les agissements des patrons faisant partie du conseil des prud’hommes de Lille : le conseil ayant été convoqué pour nommer son bureau, les patrons ont donné leur démission afin de rendre impossible un vote qui aurait porté à la présidence du conseil un prud’homme ouvrier.

Les ouvriers tanneurs et tailleurs de pierre de toulon.

Le citoyen Teissière, délégué des tanneurs (Toulon), expose le préjudice causé à certains ouvriers de cette ville, les tanneurs et tailleurs de pierre notamment, par l’exploitation des sous-adjudicataires des entreprises publiques et des tâcherons.

Les ouvriers fileurs de Rouen. Après le rapport du citoyen Vallée, délégué des cimentiers (Paris), sur les intérêts professionnels de ses mandataires, le citoyen Goujat, délégué des ouvriers fileurs (Rouen) confirme , en ce qui concerne la région qu’il représente , les renseignements donnés par le citoyen Fagot (Bolbec) sur les souffrances des ouvriers industriels.

Il déclare accepter le programme de l’Union syndicale du Havre, sauf l’article 16, qui a trait à la liberté des échanges. Le citoyen Vallée n’est pas libre-échangiste, loin sans faut, et il a fait en faveur de la protection un plaidoyer qui n’a pas paru convaincre beaucoup de délégués.

La mutualité.

Copoix, délégué des ouvriers en instruments de musique (Paris), cherche la solution de la question sociale dans l’établissement d’une mutualité nationale qui donnerait à tous dans des conditions beaucoup plus larges les avantages que les sociétés de secours actuelles sont appelées à rendre à quelques-uns.

Le citoyen Daulon.

Daulon, délégué de l’Union des Chambres syndicales de paris, prononce un discours modéré dans la forme, mais particulièrement énergique quant au fond, sur les réformes à opérer. Outre l’association syndicale qu’il préconise, en s’appuyant sur les arguments déjà exposés, le citoyen Daulon réclame la suppression graduelle de la rente dont l’intérêt est prélevé par des impôts qui pèsent d’une façon inéquitable sur la clase ouvrière et l’augmentation progressive des droits de succession.

Les ouvriers en bronze de Paris.

Hubert, de la Chambre syndicale du bronze (Paris), traite la question au point de vue de l’influence des Syndicats professionnels dans la défense des intérêts du salaire. Les ouvriers du bronze à Paris ont fait un grand pas dans cette voie en constituant une caisse de résistance, qui leur permet de faire face aux grèves partielles beaucoup plus fréquentes dans cette industrie que dans toute autre.

Le citoyen Hubert demande, entre autres réformes, la durée de la journée de travail réduite à neuf heures, et le droit pour les Chambres syndicales d’être entendues dans toutes les enquêtes officielles.

Ajournement de la discussion – Incident.

Nous avons terminé le résumé des nombreuses communications présentées hier et qui ont prolongé la séance jusqu’à minuit. L’attention de l’assistance commençait à se lasser et la clôture allait bientôt être demandée lorsque un incident a fourni l’occasion de lever la séance et de renvoyer la suite de la lecture des rapports à ce soir.

Un délégué de Rouen ayant demandé la parole pour donner lecture d’une dépêche qu’il avait reçue dans la soirée, un certain nombre de délégués ont réclamé ne séance privée pour se conformer à une résolution précédemment prise par le Congrès. Cette motion a soulevé de nombreuses protestations, mais elle a finalement prévalu et la séance a été levée.

____ L’assemblée s’est immédiatement constituée en réunion privée et la parole a été donnée au délégué pour la lecture de sa dépêche. Nous en ignorons le texte, mais nous croyons savoir qu’elle émanait de la Chambre syndicale des typographes de Rouen et qu’elle donnait à son délégué l’ordre de redemander ses pouvoirs. Inutile d’ajouter que cette déclaration a soulevé une vive agitation parmi les délégués.