quatrième journée
(Franklin) Quatrième journée (mercredi)
La question si complexe du salariat a de nouveau motivé hier de nombreuses communications : seize délégués ont pris la parole et ont définitivement épuisé le sujet, après l’avoir « examiné sous toutes ses formes. Quelques-uns des rapports présentés sont particulièrement intéressants et la séance d’hier peut compter comme une des meilleures qui aient été tenues. Sans doute, il y a dans le défilé interminable de ces rapports, souvent diffus, une certaine monotonie, qui ôte aux séances l’intérêt que provoqueraient des débats contradictoires, et cela seul suffirait pour expliquer le peu d’assiduité du public, toujours assez clair semé dans la salle ; mais cela ne diminue en rien la valeur des exposés présentés par les délégués et dont quelques-uns offre des aperçus nouveaux qu’il n’est pas sans intérêts de signaler, en écartant les considérations d’un ordre général au milieu desquelles il est parfois assez difficile de les saisir.
Le bureau
Hier au soir, le bureau a été constitué comme suit : président, Moret, de l’Imprimerie Nouvelle ; assesseurs, Rousset, de l’Union syndicale (Bordeaux) ; Fagot, de la Chambre syndicale des ouvriers cotonniers (Bolbec) ; secrétaires, E. Copoix des instruments de musique en bois (Paris) ; Levasseur, de la Chambre syndicale de l’orfèvrerie (Paris) En prenant place à la tribune, le citoyen Moret a remercié le Congrès de lui avoir accordé ses suffrages comme président, et en a reporté tout l’honneur à l’idée qu’il représente au Congrès, c’est-à-dire à l’association ouvrière personnifiée dans l’Imprimerie Nouvelle qui l’a délégué, et à la Société typographique parisienne à laquelle il appartient depuis trente ans.
Le citoyen Obdebeck – Caisse nationale de retraite.
Le premier orateur inscrit est le citoyen Obdebeck, de l’Association des imprimeurs sur étoffes (Seine). L’orateur ne croit pas que la solution de la question sociale puisse être l’œuvre d’un jour ; cela n’implique pas qu’il faille négliger les moyens d’amener progressivement les améliorations utiles, bien au contraire ; un de ces moyens est la création d’une caisse nationale de retraite, afin d’assurer aux ouvriers la sécurité de leurs vieux jours, mais à condition qu’elle soit alimentée, ni par la cotisation personnelle, ni par la cotisation mutuelle de l’ouvrier et du patron, encore moins par l’Etat. Dans ce dernier cas, elle donnerait à l’institution un caractère humiliant en l’assimilant à un établissement charitable ; les ouvriers réclament non une aumône, mais un droit.
Le citoyen Vautier – Les charpentiers de navires
M. Vautier, de la Chambre syndicale des charpentiers de navire (Havre) : se plaint de la concurrence du travail fait au rabais dans les écoles d’apprentissages ; il critique vivement le marchandage et les adjudications publiques de travaux qui amènent des rabais considérables ; résultat : l’avilissement du taux des salaires ; c’est, de plus, un monopole déguisé en faveur des grandes maisons, qui leur permet d’écarter du marché les petits industriels.
La situation matérielle des charpentiers de navire, notamment, est déplorable par suite de l’abaissement des salaires. Des Compagnies subventionnées par l’Etat n’hésitent pas à faire les réparations de leur matériel dans leurs propres ateliers où le prix de l’heure, au lieu d’être de 78 centimes, tombe à 60 et même 55centimes.
Le citoyen Duboeuf .
M. Duboeuf, de la Chambre syndicale des ouvriers en bâtiment (Reims) : Le prolétariat ne demande rien à la force ni à la violence, mais repousse également les théories opportunistes ; il réclame une réforme démocratique, progressive et socialiste. Il demande notamment la suppression de la retenue faite sur le salaire des ouvriers pour l’assurance en cas d’accident.
Le citoyen Pascal – Les ouvriers industriels du Nord.
M. Pascal, délégué du congrès régional (Nord), dépeint la situation déplorable des ouvriers de cette région, où se rencontrent les plus grandes fortunes et les plus grandes misères. L’ouvrier est soumis à un travail excessif qui diffère peu de celui d’un forçat ; son salaire ne dépasse guère 4 francs pour une journée qui le tient 20 heures sur pied, et lui laisse à peine le temps de se reposer. La condition morale des ouvriers n’est pas meilleure et l’on sait la honteuse obsession qui pèse sur les jeunes ouvrières livrées aux caprices de contremaîtres débauchés.
L’ouvrier ne possède qu’une arme pour se défendre : l’association, qui sera le point de départ d’où il s’élancera à la recherche des moyens d’améliorer sa situation.
Des caisses de résistances, notamment, permettraient aux ouvriers de faire face aux grèves.
L’orateur n’est pas collectiviste en ce qui concerne la propriété du sol ; mais in réclame l’expropriation dans l’intérêt de tous, des monopoles de mines, canaux, etc.
Le citoyen Horel – Caisses de retraites.
M. Horel, de la Chambre syndicale des tailleurs de pierre (Havre), est hostile à une caisse de retraite, ayant pour base une retenue sur le salaire des ouvriers ; réclame le droit d’association et propose qu’aux prochaines élections législatives les députés reçoivent le mandat impératif de le voter au parlement ; demande aussi la révision des séries de prix.
Le citoyen cinquin - Industrie du cartonnage.
M. Cinquin, de l’Union syndicale du cartonnage (Paris) ; dans cette corporation, le perfectionnement des machines a amené une diminution de moitié dans les salaires ; il a aussi rendu impossible à l’ouvrier l’acquisition de son outillage. Il ne demande pas la suppression des machines, mais il ne faut pas que le progrès qui fit la richesse des patrons soit la cause de la misère pour les ouvriers.
La reconstitution de la société ne se fera pas collectivisme, mais par le suffrage universel. Si cette arme n’a pas toujours tourné au profit de l’ouvrier, c’est que l’on avait négligé d’entourer le choix des candidats de garanties suffisantes.
L’appel à la force peut se justifier dans certaines circonstances, mais il faut avant d’en arriver là épuiser tous les moyens légaux.
Les révolutions violentes n’ont jamais profité, en fin de compte au prolétariat. Le souvenir de la Commune est trop présent pour qu’on l’oublie. Il est à remarquer d’ailleurs que les plus ardents à prêcher l’appel aux armes sont trop souvent les premiers quand vient l’heure du danger, à se cacher dans une cave, ou, ce qui est pire, à trouver un refuge dans les bureaux de la préfecture de police, alors que ceux qu’ils ont poussés en avant se font trouer sur les barricades. (Vifs applaudissements.)
Le citoyen Levasseur – banque de crédit
M. Levasseur, de la Chambre syndicale des orfèvres de Paris, réclame l’institution d’une banque de crédit, mais sans l’ingérence de l’Etat et la suppression du travail dans les prisons.
Le citoyen Gaze.
M. Gaze, du Cercle des études positivistes professionnels cuisiniers de Paris : partisan des théories d’Auguste Comte, il n’admet qu’une réforme : l’augmentation des salaires, afin de permettre à l’ouvrier de subvenir à ses besoins et la diminution des heures de travail qui lui laissera des loisirs dont il pourra profiter pour s’instruire et s’améliorer moralement et physiquement.
Parlant des questions qui se rattachent spécialement à sa corporation, il signale les conditions hygiéniques particulièrement déplorables au milieu desquelles s’opère le travail dans les restaurants et hôtels de Paris.
Le citoyen Finance – Les caisses de retraites.
M. Finance, du Cercle des prolétaires positivistes (Paris), repousse le projet d’une caisse de retraite pour les vieux ouvriers présenté à la chambre par M. Nadaud ; il va plus loin et se déclare opposé au principe même des caisses de retraite. Le positivisme dit ceci : ou la caisse sera alimentée par le prolétariat, et alors on ne fera que lui rendre quelque peu de ce qu’il donne, ou la dépense incombera à l’Etat, et alors il faudra créer un nouvel impôt qui frapperait l’ouvrier ; d’une façon ou d’une autre, tout ce que l’on donnera au travailleur c’est dans sa poche qu’on le prendra ; à vrai dire, on lui restituera moins : la perception des impôts coûte cher et la distribution des pensions n’est pas gratuite.
Les disciples d’Auguste Comte s’appuient sur une autre considération d’un ordre moral et l’orateur l’a fort habilement développé. Les caisses de retraite obligatoires tendraient, suivant lui, à accroître chez beaucoup de travailleurs le défaut de prévoyance ; de plus elles contribueraient encore à diminuer chez l’homme les sentiments d’attachement et de bonté qu’une foule d’institutions dites charitables ont déjà tant contribué à affaiblir. A force de vouloir soulager toutes les souffrances, on finira par désapprendre aux hommes l’exercice du dévouement.
La solution est morale et non légale ; elle dépend de l’effort que feront les individus sur eux-mêmes et non l’Etat. Ce qu’il faut donc, c’est moraliser et non légiférer.
L’ouvrier qui aura donné au sein de sa famille, l’exemple du dévouement et de l’abnégation peut être tranquille sur le sort qui l’attend ; ses enfants sauront s’acquitter de la dette contractée par eux dans les années de jeunesse et rendre à leur père une protection qu’eux-mêmes en ont reçu autrefois. En un mot des enfants reconnaissants et dévoués, voilà les vraies caisses de retraite pour le travailleur.
Le citoyen Devassal – Travail des prisons et couvents.
M. Devassal, de l’Union des Syndicats (Bordeaux), proteste contre le travail dans les prisons et les maisons pénitentiaires, source de fortunes scandaleuses pour les entrepreneurs et cause de ruine pour les ouvriers. L’orateur donne des détails précis et fort intéressants sur l’extension qu’a pris le travail des prisonniers. Nous avons retenu le chiffre vraiment effrayant : il n’y a pas moins de 15 à 18.000 prisonniers occupés dans les prisons à des travaux de cordonnerie ; il est facile de juger par ce seul fait le préjudice causé à une importante corporation par une concurrence déloyale qui prive de travail une masse d’ouvriers, ou tout au moins déprécie le taux de la main-d’œuvre. Comme remède, le citoyen Devassal indique l’établissement de colonies pénitentiaires agricoles, en France, en Afrique et en Océanie.
Le délégué proteste également contre la concurrence des couvents, où se fait à vil prix un travail iniquement enlevé à de pauvres ouvrières. En ce qui concerne sa corporation (la boulangerie) il réclame vivement la suppression du travail de nuit.
Le citoyen Dauthier – Le chômage.
M. Dauthier, de la chambre syndicale des selliers. (Paris) parle du chômage. C’est une utopie que de songer à le supprimer. Il faut reconnaître cependant que l’immense développement pris par l’industrie depuis l’introduction des machines a amené un important surcroît de production, et, par contrecoup, l’obligation de chômer à des intervalles plus ou moins éloignés afin de rétablir la balance entre celle-ci et la consommation.
On préviendra le chômage jusqu’à un certain point par la diminution des heures de travail (ce qui régularisera la production), sans baisser de prix dans les salaires.
Le citoyen Benoist.
M. Benoist, de la Chambre syndicale des ouvriers peintres (Rouen) expose précisément les désastreuses conséquences des chômages plus fréquents dans sa profession que dans toute autre. Pour étudier les moyens de parer à ces mauvais jours, les ouvriers doivent se syndiquer. L’orateur, dont les tendances semblent se rapprocher, sur certains points, des principes positivistes, ne parait avoir qu’une confiance limitée dans les sociétés de consommation.
Le citoyen Desmoulins – L’association corporative.
Le délégué des instituteurs et institutrices laïques libres de Paris, le citoyen Desmoulins constate qu’aujourd’hui comme à toutes les époques de l’histoire de l’humanité, le prolétariat est sous la domination de ceux qui possèdent, d’où résulte pour lui une exploitation inique, à laquelle il ne saurait se soustraire que par l’union et par l’organisation de ses forces éparses. Cette organisation, les travailleurs la trouveront dans leurs chambres syndicales professionnelles.
En Angleterre, les Trade Unions sont parvenues à faire reconnaître leur existence légale, elles ont obligé les législateurs à effacer d’anciennes lois et arracher au gouvernement une liberté à pu près absolue : voilà ce qu’on gagne à s’organiser.
Ce qui a été fait de l’autre côté de la Manche, pourquoi ne le réaliserait-on pas en France ? Nous sommes le nombre, il n’y a plus qu’à nous grouper par des moyens pratiques. Or, l’association corporative est la forme d’organisation qui nous convient le mieux. Par elle nous arriverons à protéger efficacement nos intérêts professionnels et à améliorer notre situation.
En 48, le prolétariat revendiquait le droit au travail ; aujourd’hui c’est le droit au repos qu’il faut réclamer afin de permettre à l’ouvrier, la journée de labeur achevée, de consacrer quelques heures à sa culture morale et intellectuelle.
Voilà la réforme dont il faut poursuivre la réalisation afin de montrer que les prolétaires dont on a méconnu les aspirations, n’ont qu’un but : celui d’ouvrir à la France de nouvelles sources de richesses.
Le citoyen Lemonnier – Les droits compensateurs.
M. Lemonnier, des ouvriers cotonniers (Lillebonne) : comme ses camarades, Fagot de Bolbec et Guérin de Rouen, il voit dans le libre échange la cause des souffrances des ouvriers de l’industrie cotonnière. Il réclame des droits compensateurs et une réduction à huit heures de la durée de la journée de travail.
Le citoyen Simon – Conseils des prud’hommes.
M. Simon, de la Chambre syndicale des maçons-plâtriers (Havre) expose la nécessité d’une réorganisation complète des conseils de prud’hommes. Parmi les réformes qu’il préconise, signalons : la rétribution des fonctions, non par l’Etat – dont il repousse toute ingérence – mais par les corporations elles-mêmes ; transformation des conseils des prud’hommes en tribunaux de corporations ; abolition des frais de procédure.
Le citoyen Vachier – clôture de la discussion.
M. Vachier, de la Chambre de menuisiers de Clermont-Ferrand : présente un rapport sur la question à l’ordre du jour ; mais vu l’heure avancée, il se borne à la déposer sur le bureau.
La séance a été levée à onze heures et demie, et le congrès s’est immédiatement formé en comité secret. _____

