cinquième journée

dimanche 6 juin 2010
par Jean-Pierre
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Cinquième journée –jeudi (salle Franklin)

A mesure que s’avancent les travaux du Congrès, les séances publiques du soir pressent un intérêt plus vif : la part faite aux généralités, on en arrive enfin aux points définis du programme socialiste, et il est permis de constater, parmi les délégués, des divergences d’opinions assez marquées pour susciter ces débats contradictoires dont nous regrettions hier l’absence.

Le classement des rapports par le tirage au sort n’a pas peu contribué à en rendre la lecture plus confuse. C’est ainsi qu’à une communication sur le chômage et les grèves succédait un rapport sur le rôle économique des Chambres syndicales ouvrières, ou sur la formation et le fonctionnement des associations de productions, de consommation et de crédits ; des cas analogues se sont produits à plusieurs reprises et ont rendu assez pénible la tâche de suivre avec fruit les communications portant sur la première question à l’ordre du jour.

On est effrayé par la seule récapitulation des divers points qui ont été effleurés dans les quatre premières séances ; le salariat et ses conséquences, la suppression du travail de nuit, la garantie et le droit au travail, la réorganisation des conseils des prud’hommes, des caisses de secours et de retraite, la fédération des Chambres syndicales, etc., etc. La cinquième séance portait sur une question plus précise, celle de la propriété. Les orateurs ont été assez nombreux, mais la discussion s’est moins égarée que précédemment ; les préliminaires terminés, on est allé au but, et la séance y a gagné sensiblement.

Le bureau était composé des citoyens Vachier, président ; Gruet, Brouillard, assesseurs ; Devassal et Keufer, secrétaires.

De la propriété

Le premier orateur inscrit, le citoyen Finance, de Paris, dit que la question de la propriété est la plus importante sur laquelle les délégués auront à ce prononcer. Il espère que le Congrès du Havre reviendra sur la résolution du Congrès de Marseille, qui a posé comme principe la collectivité de la propriété. Il ne faut pas qu’a l’approche des élections générales on puisse présenter aux classes rurales le collectivisme révolutionnaire comme étant le programme des ouvriers républicains.

Le positivisme repousse la théorie du collectivisme, parce qu’elle est fausse et dangereuse ; elle ne saurait aboutir qu’à universaliser le droit d’abuser et le droit de jouissance.

Est-ce par les associations coopératives que l’on résoudra le problème de la propriété ? l’orateur ne le pense pas. ; la question aura-t-elle fait un pas de plus parce que quelques-uns seront parvenus à grossir le nombre de ceux qui possèdent ?

Ne noue préoccupons pas de savoir qui possédera comment on possédera. Il faut attaquer les abus de ceux qui exploitent iniquement le prolétariat, mais il faut respecter la propriété, qui est exclusivement individuelle. Le citoyen Emile Antoine, du Havre développe également les considérations sur lesquelles s’appuie l’Ecole positiviste pour repousser la collectivité du sol : ces considérations paraissent être d’un ordre plutôt sentimental que pratique, et bien que l’Eglise d’Auguste Comte soit largement représentée au Congrès, il est bien évidant que la majorité ne partage pas les opinions des délégués des Cercles positivistes. Le citoyen Antoine demande la suppression des titres au porteur, afin que les sommes considérables que représentent les fondations religieuses ne puissent être dissimulée quand viendra la séparation de l’Eglise et de L’Etat.

Le citoyen Dauthier (Paris) : On s’appuie sur Proudhon pour défendre les idées collectivistes ; si Proudhon a dit que la propriété était le vol, il n’a pas ajouté qu’il fallait volé la propriété. Cela est si vrai qu’il indique dans un de ses ouvrages le moyen d’acquérir la propriété d’une façon honnête. C’est ce système que préconise le citoyen Dauthier : les locataires devenant propriétaires des immeubles qu’ils occupent, après un certain nombre d’années.

Le citoyen Trotté de la Chambre syndicale des menuisiers en bâtiments (Paris) : Ce qui a rendu l’exploitation de la clase ouvrière plus facile, c’est son ignorance. Il faut forcer le gouvernement à lui donner l’instruction. Le collectivisme est inadmissible ; si on volait l’appliquer, nulle part on ne trouverait une égalité complète ; la diversité de facultés implique la diversité de fonctions.

Loin de supprimer la propriété individuelle, il faut en faciliter l’acquisition à la classe ouvrière. Parmi les réformes nécessaires figurent : la liberté d’associations, le droit de réunion, l’impôt unique et progressif. Ces réformes peuvent s’accomplir sans changer la forme du gouvernement, mais à condition qu’elle soit démocratique et sociale. Bernardeau, de l’Union syndicale (Paris) relève les critiques des orateurs positivistes contre les sociétés coopératives de consommation et de production. La coopération n’est peut-être pas un but, mais c’est un excellent moyen d’améliorer notre situation.

Partisan de la coopération, il repousse avec une très grande force les théories des collectivistes révolutionnaires. Le collectivisme a été inventé bien plutôt pour semer la division que pour améliorer le sort des travailleurs. Sans doute, il y a parmi les partisans de ce système des esprits sincères et sérieux ; mais ils sont en minorité. Ce n’est pas la propriété que visent les meneurs et les inspirateurs de cette secte ; ils rêvent plutôt de détruire la République que la propriété. (Bravos).La propriété le gène, mais la République les gène encore plus ; chaque jour nous voyons leurs organes faire chorus avec les pires journaux de la réaction et tirer ensemble sur le parti républicain.

La suppression de la propriété n’est qu’un prétexte ; le but réel c’est de créer une agitation où les meneurs espèrent trouver ce quatrième Etat où les déclassés comme eux pourront vivre en oisifs, sans autres préoccupations que celle de jouir. Si jamais la République était menacée, ces purs seraient les premiers à filer sur l’étranger. (Applaudissements) Les réformes demandées par le citoyen Bernardeau sont les suivantes : impôt sur la propriété et les revenus ; suppression du budget des cultes. Consolider et non détruire, voilà comment on doit défendre la République. Le citoyen Salvat, Chambre des menuisiers (Perpignan) est convaincu que l’émancipation du prolétariat est réalisable par les moyens légaux et avec le suffrage universel. Loin d’approuver ceux qui demandent « l’universalité » de la propriété, il faut demander sa division ; plus il y aura de petits propriétaires mieux cela vaudra. Toutes les grandes propriétés au-dessus de 500.000 francs seraient frappées d’un impôt élevé destiné à alimenter une caisse de retraite ; enfin les droits de succession devraient être plus élevés.

Lyonnais de la métallurgie (Havre) : la légitimité de la propriété est indiscutable. Au début du monde sans doute, elle ne fut que le fruit du brigandage, mais elle s’est transformée à mesure que la liberté a changé la face de la société, et est devenue tout à fait individuelle.

La Révolution a consacré le principe de la propriété ; ceux qui se targuent si hautement d’être des Révolutionnaires devraient bien ce mettre d’accord avec le dernier article des Droits de l’Homme, cette œuvre de la Révolution… La propriété étant un droit inviolable et sacré…. Ceux qui voudraient déposséder les propriétaires même par la violence, ont-ils songé à l’accueil que rencontreraient leurs utopies dans les campagnes ? Caressent-ils l’espoir de trouver des recrues dans ce milieu où l’amour de la propriété du lopin de terre péniblement acquis est si profondément enraciné ? Ce serait insensé.

Le but du Congrès du Havre sera de protester contre pareilles doctrines, de démontrer que les ouvriers français n’entendent pas faire de la propriété individuelle une propriété collective.

Ce qui condamne encore le collectivisme, c’est que ses partisans n’ont jamais su être que des brandons de discorde, cherchant à semer la zizanie et à empêcher l’union de se faire au sein de la classe ouvrière. « Au Havre, dit le citoyen Lyonnais, ils ne sont pas plus de cinq ou six, eh ! bien, ce groupe voudrait désorganiser et tenir en échec les15 chambres syndicales de la Ville ! »

Le Congrès ne se laissera pas troubler, et accomplira son œuvre qui produira au dehors une profonde sensation ; on verra alors qui, des socialistes « sans épithète » ou des collectivistes révolutionnaires veulent le bien du pays. (Applaudissements.)

Le citoyen Bonne, du nord, dit qu’il ne faut pas craindre de toucher à l’arche sainte de la propriété. Est-ce à dire qu’il demande une liquidation violente de la situation actuelle ? non ; cela éloignerait le prolétariat du but, et serait une source de souffrances effroyables pour la génération actuelle, ce serai courir au devant d’un échec certain avec son cortège de mitraillade et de déportations.

En somme, ce n’est qu’une question d’opportunité, pour le citoyen Bonne, qui déclare qu’une véritable législation démocratique doit tendre à forcer toute la propriété à faire retour à la collectivité, sa destination naturelle. Il veut que cette question soit la plate-forme des prochaines élections législatives.

La question de la femme

Après la communication du citoyen délégué du congrès du Nord, la discussion sur la propriété a été close et l’on a abordé immédiatement celle de la question de la femme.

La citoyenne Keva monte à la tribune et prononce un plaidoyer chaleureux en faveur de la femme. Comme Hubertine Auclerc, elle réclame l’émancipation complète de la femme, émancipation économique, civile et politique.

Economique par l’application de ce principe « travail égal, salaire égal ; civile par l’abrogation de plusieurs articles du Code qui font à la femme une situation humiliante et dégradante ; politique, par le droit de vote. En résumé égalité absolue de l’homme et de la femme.

La citoyenne Keva qui lit d’une voix émue et attendrissante, a obtenu une véritable ovation de bravos auxquels un trait lancé en terminant contre les « opportunistes satisfais » n’était peut-être pas étranger.

Le citoyen Lyonnais (Havre) demande aussi l’affranchissement de la femme ; qu’on lui donne des droits civiques ; il faut l’associer à la vie publique de l’homme ; elle est l’éducatrice par excellence ; aussi est-ce entre ses mains qu’il faudrait laisser les enfants jusqu’à l’âge de douze ans. Au lieu d’isoler les garçons et les filles, qu’on les fasse asseoir sur les mêmes bancs de l’école.

Quant aux droits politiques, il serait difficile de les accorder à la femme. Pourquoi ? Parce que l’influence cléricale est toujours la même, et que nos adversaires ne manqueraient pas d’en tirer profit.

Après une courte communication du citoyen Desmarets, des menuisiers du Havre, sur la question, le citoyen Desmoulins (Paris) réclame, à son tour, le droit de vote pour la femme. Mais la partie la plus intéressante de son discours a trait à la police des mœurs, dont il demande la suppression, après avoir donné des détails vraiment épouvantables sur la façon dont cette institution fonctionne à Paris.

Le scandale est devenu si grand que le conseil municipal de Paris est tout disposé à refuser en bloc le budget de la préfecture parce qu’il comprend un crédit pour la police des moeurs.

En terminant, il donne lecture au Congrès d’une adresse de félicitations émanant du congrès de Gênes qui s’occupe actuellement de cette délicate question.

Le citoyen Keufer, de la bibliothèque positiviste (Paris) : l’égalité absolue des femmes et des hommes est une théorie généreuse, mais dont la réalisation amènerait une anarchie morale et industrielle des plus funestes. La femme est destinée au foyer ; c’est dans la famille qu’elle exerce son influence bienfaisante ; c’est elle qui doit inculquer dans le cœur des enfants les principes moraux qui les guideront toute leur vie ; voilà son rôle, elle n’en doit pas sortir.

L’entrée des femmes dans les ateliers est dangereuse ; il y a déjà trop de bras inoccupés et cette nouvelle concurrence amènera un nouvel abaissement des salaires. Si le travail est une nécessité pour la femme, qu’elle cherche une occupation qui ne l’éloigne pas de son foyer ; elle gagnera peut-être un peu moins, mais il y aura néanmoins tout bénéfice pour elle à rester chez elle. Pour les femmes veuves les orphelines sans parents et sans famille, il faudrait créer une caisse de retraite par l’Etat. C’est la seule occasion où les positiviste acceptent le concours de l’Etat. L’orateur se plaint ensuite d’une façon très vive de l’envahissement des établissements typographiques par de jeunes filles. Il dit que c’est le résultat de ces écoles professionnelles qui, sous le couvert d’une « hypocrite philanthropie, » forment de jeunes ouvrières qui seront demain une arme contre la classe travailleuse.

Enfin, en ce qui concerne l’émancipation politique de la femme, basée sur l’égalité des deux sexes, l’école positiviste la considère comme fausse et dangereuse, car elle détournerait la femme des fonctions naturelles et supérieures qu’elle est appelée à remplir.

Après ce discours, la séance a été levée, la discussion devant être continuée ce soir.