sixième journée
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4ième congrès ouvrier socialiste
Sixième journée (vendredi)
Bureau : Hubert, (Paris), président ; Chaulot (Bordeaux), Morel (Havre), assesseurs ; Keva (Paris), Boussan (Paris) secrétaires
La discussion sur la question de la femme, qui n’avait pu être épuisée dans la séance de jeudi a été reprise hier au soir et a donné lieu à plusieurs communications intéressantes, qui peuvent se résumer fort rapidement, tous les orateurs ayant conclu à peu près dans le même sens.
On sait que la citoyenne Keva avait revendiqué l’émancipation complète de la femme et comme corollaire le droit de vote et même l’éligibilité.
Cette conclusion a été vigoureusement combattue et il est à prévoir que le Congrès du Havre ne proclamera pas comme la fait l’année dernière le Congrès de Marseille, « l’équivalence de l’homme et de la femme devant la nature » et qu’il ne reconnaîtra pas au sexe faible les droits politiques de l’homme.
A ce point de vue, les revendications féminines ont trouvé des adversaires peu galants sans doute, mais fort convaincus. Les citoyens Bernardeau (Union syndicale de Paris) et Vallet (typographes de Paris) notamment se sont élevés contre les prétentions, contre l’affranchissement politique de la femme. Le premier déclarait fort plaisamment que le jour où la femme aurait le droit de voter, il faudrait que l’homme apprit à ravauder les chaussettes et à faire la cuisine ; c’est peut être un peu exagéré, mais il est évident qu’en laissant entrer la politique irritante dans le foyer, on y susciterait des discordes et des divisions sans fin ; d’ailleurs comme l’a fait remarquer le citoyen Vallet, la femme ne saurait réclamer ses droits politiques que le jour où elle recevra une éducation égale à celle de l’homme et où on n’aura plus à redouter l’influence cléricale à laquelle elle est encore asservie.
Mais si l’on paraît à peu près d’accord au Congrès pour repousser les conclusions des féministes, en ce qui concerne l’exercice des droits politiques, l’unanimité n’est pas moins grande pour réclamer l’émancipation, sociale et économique de la femme.
On demande pour elle, notamment, une protection efficace contre les concurrences sans nombre avec lesquelles elle a constamment à lutter ; c’est d’abord la concurrence des couvents, où les travaux à l’aiguille se font à des conditions sans doute avantageuses pour ceux qui l’entreprennent, mais qui précisément pour cela fort préjudiciables aux ouvrières. Le citoyen Peeters (Nord), a fait, à ce propos quelques remarques fort judicieuses que sont venus corroborer plusieurs autres orateurs ;
Le citoyen Vachier (menuisiers de Clermont-Ferrand) a insisté sur la nécessité de donner à la femme une instruction plus étendue, afin de lui permettre d’être pour ses enfants l’éducatrice première, pour son mari une compagne non seulement dévouée, mais encore utile et intelligente. Grâce à une instruction plus forte, plus pratique, elle pourra entrer dans des carrières qui lui sont aujourd’hui fermées, elle ne sera plus dans la nécessité d’entrer dans les fabriques et les usines où, par suite d’une promiscuité déplorable, non seulement leur santé, mais encore leur honneur courent chaque jour des dangers. C’est ce qu’a fort bien expliqué le citoyen Veissier ( Union syndicale Paris)
Mais il faut aussi protéger la femme contre elle-même. Le citoyen Vallet a courageusement signalé la tendance fâcheuse pour certaines femmes mariées à entreprendre, sans aucune nécessité, des travaux dont la rémunération est tout entière consacrée à satisfaire un goût de luxe et de colifichets. On prive ainsi d’occupation une foule de femmes et de jeunes filles qui attendent après ce travail quotidien pour vivre.
Le citoyen Vallet ne serait pas éloigné de demander l’exclusion complète de la femme des ateliers. La corporation qu’il représente a eu trop à souffrir de l’introduction du travail des femmes pour qu’il faille s’en étonner. La conclusion la plus logique a été présentée par le citoyen Rousset (Union syndicale Bordeaux) : c’est à réformer nos mœurs et à changer nos habitudes qu’il faut nous appliquer, si nous voulons donner à la femme l’émancipation qu’elle réclame.
Pas plus que la question de la propriété, la question de la femme ne sera résolue à coup de décrets ; ce n’est pas en biffant un article du Code qu’on améliorera sa situation : ce qu’il faut, c’est ne pas la considérer comme une inférieure, mais comme une égale : toute la question est là.
’La question de l’éducation
Avec la question de l’éducation, la discussion s’agrandit et s’élève : c’est peut-être un des sujets les plus importants qui seront résolus par le Congrès, c’est à coup sûr celui qui aura été le plus magistralement traité. Le programme du prolétariat comporte l’éducation la plus large et la plus complète. Les divergences d’opinions ne s’accusent que sur les questions de détails.
Le citoyen Benoist (Peintres en bâtiment de Reims) demande qu’une part très large soit faite à la science dans l’éducation populaire.
Le citoyen Bonne (Nord), pense qu’il faudrait adopter la méthode intuitive comme base de l’instruction ; la méthode Froëbel lui paraît celle qui est appelée à rendre les plus grands services dans les asiles et écoles primaires. L’enfant sorti de ces classes élémentaires devra trouver toutes prêtes à s’ouvrir devant lui des écoles professionnelles, où il apprendra le maniement non pas seulement d’outils spéciaux, mais encore de tous les instruments de travail. Le goût de l’élève pourra ainsi se porter librement sut tel ou tel métier et il pourra aller en connaissance de cause là où sa vocation l’appellera.
Les citoyens Fagot (Bolbec), Chatot et Devessal (Bordeaux), Daulon (Paris), ont tous les quatre développé le même ordre d’idée.
Le citoyen Lyonnais (Havre) a insisté vivement sur la nécessité de gratuité absolue des fournitures scolaires. Partisan convaincu des écoles professionnelles, il demande néanmoins que l’on mette les travailleurs à l’abri de leur concurrence, d’autant plus redoutable que les travaux accomplis dans ces écoles sont rémunérés à un taux sensiblement inférieur à celui pratiqué par les ouvriers.
Nous avons réservé pour la fin le discours du citoyen Desmoulins (des instituteurs libres de Paris) C’a été certainement le clou de la soirée. Le citoyen Desmoulins aussi réclame pour la jeunesse l’enseignement professionnel perfectionné ; il va plus loin et en demande l’introduction dans tous les établissements scolaires à tous les degrés.
Il faut que dès l’école primaire l’enfant soit exercé au maniement de la hache, du marteau de forge et de l’ébauchoir ; le moment venu d’entrer dans la vie, il pourra choisir la profession pour laquelle il aura manifesté une préférence marquée, des aptitudes spéciales, et le choix d’une carrière ne sera plus livré au hasard. Voilà ce que l’on attend par l’enseignement intégral. Il diffère sensiblement de l’enseignement professionnel actuel en ce qu’il n’a plus pour but l’apprentissage d’un exercice manuel déterminé, mais le développement - encyclopédique- de toutes les facultés de l’intelligence.
Le mot est nouveau, mais l’idée est vieille de près d’un siècle : nous la devons à Lakanal et aux premiers conventionnels. En supprimant les corporations et les jurandes, la Révolution avait fait disparaître l’éducation manuelle, l’apprentissage en un mot, qui était donné par ces corporations. Lakanal, dont l’enseignement avait pour base le système encyclopédique, voulut établir un vaste plan d’enseignement professionnel, et il obtint la création, dans chaque département, d’une école centrale qui devait être une véritable école d’arts et métiers.
Bonaparte vint et le projet s’évanouit : avec son esprit autoritaire ordinaire, il coupa court à toutes les velléités des pédagogues qui s’étaient épris de l’enseignement encyclopédique – aujourd’hui nous dirions intégral - et remplaça la religion d’Etat disparue par une morale d’Etat, une science d’Etat et une philosophie d’Etat.
Ce fut l’origine de cette Université caduque mais dont la centralisation mauvaise pèse toujours sur notre enseignement public.
Aujourd’hui une réaction se fait dans le sens d’une éducation qui permettra à l’intelligence de l’enfant de se développer d’une manière spontanée. Cette éducation professionnelle commencée à l’école primaire et qui devra être continuée dans la corporation, le citoyen Desmoulins demande qu’elle soit placée sous la direction des Chambres syndicales qui seules ont la compétence voulue pour la diriger. C’est une revendication que nous avons saisie dans la bouche de la plupart des orateurs entendus hier ; elle ne paraît pas avoir rien que de très légitime, et à ce propos nous ne croyons pas inutile de rappeler que sur les dix membres composant la Commission consultative de surveillance de l’Ecole professionnelle du Havre, six sont désignés par les Chambres syndicales de notre ville.
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La question de l’éducation sera reprise ce soir ; parmi les orateurs qui n’ont pu être entendus hier, vu l’heure avancée, figure le citoyen Emile Antoine, du Cercle des prolétaires positivistes du Havre, dont la communication ne manquera certainement pas d’être intéressante. On sait que l’Ecole positiviste repousse en toute occasion l’ingérence de l’Etat dans les choses morales ; elle n’admet pas par conséquent son intervention dans les questions d’éducation ; aussi le jeune orateur combattra-t-il l’instruction obligatoire. La thèse est hardie et il faut avoir des convictions profondes, nous allions dire mystiques, pour oser la défendre dans un moment où la grande majorité de la nation réclame, comme une nécessité absolue, l’obligation de l’instruction ; il n’en sera que plus intéressant de suivre cette discussion dont nous rendrons compte demain.

