septième journée

dimanche 6 juin 2010
par Jean-Pierre
popularité : 16%

Septième journée samedi (Franklin)

La soirée de samedi a été une des plus laborieuses de la session ; la question de l’instruction abordée vendredi soir, a été de nouveau examinée et étudiée sérieusement, celle de la représentation du prolétariat aux corps élus a pu être également terminée malgré le grand nombre d’orateurs inscrits.

La citoyenne Keva a parlé de l’éducation au point de vue de la femme dont l’émancipation dépend surtout de l’instruction qui lui aura été accordée ; aussi réclame –t-elle que les travaux intellectuels de l’homme soient également accessibles à la femme. Pour cela il faut créer des écoles mixtes où garçons et filles recevront la même forte et solide éducation. Ce rapprochement des deux sexes a-t-il des inconvénients ? L’exemple des Etats-Unis, où les écoles de ce genre n’ont produit que d’excellents résultats, est là pour rassurer les timides que cette innovation pourrait effrayer.

L’éducation commune pour tout fera disparaître les inégalités du sexe : inutile de dire que la citoyenne réclame l’enseignement purement civil, sans ingérence du prêtre dans l’école. La citoyenne Kéva a mis dans son allocution beaucoup de feu, beaucoup d’âme ; elle a terminé par une allusion au rôle des femmes en 1871 qui l’a si profondément impressionnée qu’elle s’est trouvée mal en quittant la tribune.

Les positivistes, qui ne s’étaient pas encore produits dans la discussion de cette importante question, l’ont attaquée hier à deux points de vue. Le citoyen Antoine, du Cercle positiviste du Havre, a parlé de l’instruction obligatoire. Nous indiquions hier le sens dans lequel le jeune orateur se proposait d’aborder le sujet. Le citoyen Antoine a combattu le principe de l’obligation, en s’appuyant sur plusieurs arguments que nous allons résumer succinctement :

L’école positiviste refuse tout d’abord à l’Etat le droit de décréter l’obligation de l’instruction, parce que ce serait ajouter au code un délit de plus : l’ignorance. De quel droit ? Un illettré n’est pas forcément un ignorant ; la différence est grande ; il y a des hommes sensés et pratiques qui ne savent ni lire ni écrire ; ils ne sont pas des coupables pour cela. S’il fallait obtenir l’obligation pour imposer à la jeunesse une éducation protestante ou israélite, personne n’en voudrait. On dirait que l’Etat n’a pas le droit de s’immiscer dans ces questions. Or, l’argument le plus puissant dont on se targue pour imposer l’obligation, c’est que c’est le meilleur moyen d’obtenir une génération ayant des fortes idées républicaines, et l’on ne se révolterait pas contre une pareille ingérence ?

Si le jour où le gouvernement sera parvenu à forcer toutes les communes d’ouvrir des écoles gratuites, il y avait encore des abstentionnistes, il serait toujours temps d’en imposer la fréquentation aux enfants ; mais c’est irrationnel que de vouloir décréter l’obligation dès aujourd’hui. Le positivisme repousse encore cette obligation, parce qu’elle est contraire au principe cher à Auguste Comte, que l’enseignement doit être international. Comment s’entendrait-on, si chaque Etat avait un enseignement propre ? De plus, l’Etat ne peut en aucun cas imposer à un père de famille l’accomplissement de ses devoirs. L’orateur descend de la tribune au cri de vive l’humanité.

Le citoyen Finance a traité au point de vue de la surveillance des écoles professionnelles d’apprentissages. La plupart des précédents orateurs avaient déclaré que la surveillance et la direction de ces établissements devaient être confiés à des hommes compétents désignés par les Chambres syndicales ; le citoyen Finance n’admet pas que ce rôle soit confié aux Chambres syndicales.

Ici encore les positivistes soutiennent qu’il faut laisser aux individus faire tout leur possible sans avoir recours à la collectivité. L’homme ne grandit ni ne croit qu’autant qu’il s’élève par ses propres efforts. Vouloir mettre les écoles manuelles sous la dépendance des Chambres syndicales, c’est retirer au père de famille le devoir de les surveiller lui-même.

Les Chambres syndicales ne doivent pas être inutiles cependant dans cette occasion. Leur rôle est de dresser pour l’apprentissage, un contrat modèle, dont elles assureront l’exécution.

Le citoyen Bernardeau (Paris) n’a pas voulu laisser passer sans protestation un mot de la thèse originale de son collègue Finance, qui avait déclaré que le positivisme serait la religion de l’avenir, la religion de l’humanité. L’orateur est partisan de la libre pensée, aussi si bien que du libre travail ; l’éducation doit être scientifique, mais pas religieuse ; ainsi comprise elle devient une propriété nationale, qui doit être partagée entre tous. C’est du collectivisme, mais un collectivisme honnête. La discussion a été close sur cette affirmation des droits de chacun à l’instruction.

Représentations ouvrières aux corps électifs.

Pour bien comprendre plusieurs des rapports analysés ci-dessous, il est bon de rappeler dans quelles conditions la question se présentait devant le Congrès. L’année dernière, à Marseille, on avait pris une résolution fortement motivée en faveur de la représentation du prolétariat au Parlement, mais depuis lors une agitation ardente a été tentée pour persuader au parti ouvrier qu’il lui importait peu d’être représenté dans les Chambres, et qu’il valait mieux prêcher l’abstention et attendre patiemment le moment où l’anarchie surviendrait fatalement, le mot d’ordre étant suivi partout.

Cette théorie, nihiliste n’a pas trouvé un seul défenseur au sein des délégués ; tous, à l’exception d’un représentant de l’école positiviste,ont proclamé la nécessité, pour la classe ouvrière, de se faire représenter à la Chambre et au Sénat, même en attendant la disparition de cette Chambre haute.

Ceci dit, passons à la discussion qui a été quelque peu incidentée.

Le citoyen Petit (Paris) : malgré les brillantes promesses des candidats que nous avions eu la faiblesse de patronner, pas un seul n’a réalisé nos espérances ; donc ne confions notre mandat qu’à un des nôtres, désigné par la Fédération des Chambres syndicales ; notre représentant élu pour deux ans et rééligible, devra remettre à ses mandants, sa démission en blanc et sans date, comme garantie de loyauté ; de plus il devra faire abandon de la moitié de son traitement pour subvenir aux frais de propagande socialiste.

Damez (Rouen) : Les représentants des classes ouvrières, une fois au parlement, participeront, et c’est justice, au vote des impôts dont elles paient la plus lourde part. Les ouvriers sont aussi aptes que les bourgeois à traiter les affaires publiques. S’ils ne l’étaient pas, d’ailleurs, les bourgeois n’auraient qu’à s’en prendre à eux-mêmes de n’avoir pas consacré à l’instruction de la nation les millions follement dépensés pour le budget de la guerre.

On a dit qu’à la fréquentation des députés, les ouvriers élus perdraient leur autorité et leur indépendance. La crainte est vaine, et le moyen de supprimer ce danger est simple : que tous les départements envoient des députés ouvriers au parlement : cela suffira pour constituer un groupe assez sérieux pour que le député prolétaire ne se trouve pas isolé ni perdu dans un milieu bourgeois.

Loiseau (Havre) : Après les résolutions prises au congrès de Marseille on pourrait s’attendre qu’un grand mouvement se ferait dans le sens indiqué des candidatures ouvrières. Il n’en a rien été ; nulle part une candidature ne s’est affirmée aux dernières élections départementales. Au Havre nous avons vu de belles professions de foi où il était question du canal de Tancarville et de la Seine-Maritime, mais de revendications ouvrières pas un mot. D’ailleurs peut-on se fier aux promesses des candidats ? Elections faites, que reste-t-il ? Des affiches sur les murs ! Il faut nous préparer, dès à présent, pour les prochaines élections.

Le citoyen Baussan (Paris) : C’est parce que nous ne sommes pas représentés au Parlement qu’il si confectionne tant de lois qui nous sont défavorables et préjudiciables ; c’est dans nos rangs qu’il faut choisir des candidats qui, connaissant mieux nos besoins, défendraient mieux nos intérêts.

Le citoyen Bonne (Nord) : s’occuper de la représentation du prolétariat au parlement avant de s’enquérir de la possibilité de trouver des candidats, c’est mettre la charrue avant les bœufs. Non pas parce qu’il n’y ait pas dans nos rangs des esprits intelligents des hommes d’élite ; mais comment se décider à poser leur candidature ; les uns refuseront par modestie ; les autres se tiendront à l’écart dans la crainte de se compromettre, de s’afficher et de perdre le pain quotidien. Le cas s’est produit plus d’une fois, en voici un exemple : il y a quelques années, un directeur de fabrique était porté aux élections municipales ; il fut nommé, mais dû donner sa démission, tous les industriels de la région ayant menacé son patron de rompre toutes relations commerciales avec lui, s’il conservait l’ouvrier qui avait eu l’audace de se laisser porter.

Mais s’il est bon que la classe ouvrière se fasse directement représenter aux Chambres, il ne s’en suit pas qu’il faille pousser la défiance envers la bourgeoisie jusqu’au point de refuser son concours sincèrement offert. Sans doute la bourgeoisie a des intérêts opposés aux nôtres, mais il ne faut pas oublier que nous sommes redevables à des bourgeois des premières idées socialistes. En un mot, si un homme se présente qui accepte franchement et loyalement votre programme, il ne faut pas le repousser parce que ce n’est pas un ouvrier.

Méfions-nous de ceux qui nous prêchent l’abstention : en affaiblissant par notre abstention la majorité anti-cléricale de la nation, nous laisserons la place libre aux prochaines élections à la minorité réactionnaire ; donc pas d’abstentions devant les urnes ; il y va de l’intérêt de la République. (Vifs applaudissements).

Le citoyen Keufer (Paris), délégué positiviste, se sépare complètement de ses collègues sur la question des candidatures ouvrières qu’il combat très énergiquement.

Le début de son discours est signalé par un incident assez vif : faisant allusion à Robespierre il le qualifie « d’infâme ». Ce mot soulève de bruyantes protestations devant lesquelles l’orateur tient tête et répond : « C’est à lui que nous devons la mort de Danton » - « L’histoire n’a pas démontré qu’il ait trempé dans le sang de Danton, riposte le citoyen Desmoulins » - Retirez ce mot ! s’écrie-t-on de toutes parts à l’orateur qui proteste énergiquement.

Il a suffit de ce seul mot pour mettre le feu aux poudres, et nous voyons le moment où l’Assemblée va demander que la parole soit retirée au citoyen Keufer. Le citoyen Lyonnais proteste au nom de la liberté de la réunion ; mais cela dit, il déclare se rallier à la pensée exprimée par son collègue Desmoulins.

Le citoyen Bernardeau (Paris) déclare qu’il n’est pas permis, au nom de la liberté de la tribune, d’insulter la mémoire des fondateurs de la liberté française. (Applaudissements.)

Pour mettre fin à l’incident, le citoyen Keufer se décide à retirer le mot et reprend sa thèse. Le prolétariat ne doit pas viser à se faire représenter à la Chambre ni au Sénat, parce que ce serait se priver maladroitement des plus actifs et des plus intelligents de ses membres, et retirer de la lutte ses meilleurs appuis. Il ne doit donc pas faire de cette revendication la base fondamentale de ses aspirations.

Il suffit au prolétariat de conserver son influence et de garder sa fonction d’appréciation la plus précieuse de toutes.

Le citoyen Keufer en descendant de la tribune, s’adresse au public et déclare qu’il est surpris que le citoyen Desmoulins, qui est un instituteur, sache si peu quel fut le rôle de Robespierre. (Protestations)

Le citoyen Guionie (Paris) : nous avons toujours vu que Marat et Robespierre étaient de véritables citoyens ; si nous ne les avions eus, la Révolution de 89 eut été étranglée cinq ans plus tôt qu’elle ne le fut par Bonaparte. (Applaudissements sur un grand nombre de bancs).

L’orateur veut des candidats ouvriers ; aucun bourgeois, aucun avocat : nous ne voulons ni des piétineurs sur place, ni des marchands de paroles ;

Le citoyen Pascal (Nord) : Pour que les résolutions prises par le Congrès ne restent pas lettre-morte, il faut que les délégués décident de poursuivre la fédération des Chambres syndicales afin d’envoyer au Parlement des hommes en entière conformité avec les idées celles qui auront été adoptées. Les délégués parisiens Copoix, Obdebeck, Lecart, Dauthier, Veissier et le citoyen Salvat (Perpignan), parlent dans le même sens. Le citoyen Dauthier ajoute que les candidats doivent être partisans de la paix ; le citoyen Veissier dit que les Chambres syndicales auront pour devoir d’assurer l’indépendance de leurs mandataires… même s’ils n’étaient pas réélus. Un traitement de disponibilité ou quelque chose d’approchant si nous avons bien compris.

Les citoyen Chantot (Bordeaux) et Gruhier (Paris) ont parlé incidemment de la question, le premier à propos de la loi Laisant, qui n’est pas votée à la Chambre parce qu’il se trouve au Parlement une majorité bourgeoise qui a tout intérêt à laisser subsister l’état de choses actuel ; le second, au sujet de la liberté des échanges qu’il a vivement combattue : dans la pensée de l’orateur, s’il y avait plus de représentants ouvriers, les députés feraient peut-être moins de lois libre-échangistes et s’occuperaient davantage de la défense du travail national.

Le citoyen Estieu (Paris) : déclare qu’il n’est pas partisan du mandat impératif ; il réclame la fondation d’un journal ouvrier socialiste, organe de la fédération des Chambres syndicales.

Rappelons que l’utilité d’une presse socialiste et prolétaire avait été reconnue au Congrès de Marseille, ici il s’agit d’un journal ouvrier. Les orateurs entendus hier ont mis une certaine insistance à faire ressortir l’utilité de cet organe.

Le citoyen Loiseau (Havre), notamment, dont nous avons analysé plus haut la communication, a ajouté quelques détails sur le projet qui a été rédigé et qui sera probablement présenté au Congrès dans la dernière séance des résolutions.

Fort de l’expérience de la tentative faite à Marseille, où un organe prolétaire, la Fédération, croyons nous, sombra au bout du sixième numéro, faute de fonds, on propose de créer cette « tribune libre des travailleurs » au moyen d’une société par actions de 50 Frs. Souscrites proportionnellement au nombre de ses adhérents, par les Chambres syndicales, les sociétés de coopérations, etc.

Le comité exécutif du Congrès serait le Comité de direction du journal. Le citoyen Lyonnais (Havre) expose longuement la nécessité de créer un organe ouvrier ; il rend hommage à la presse républicaine, mais il lui reproche cependant son indifférence et sa partialité dans diverses circonstances. Malgré les coups d’épingles dont l’orateur crible les journalistes, il les tient dans une certaine estime et l’occasion se présentant, il déclare que les ouvriers pourront en toute confiance s’adresser à eux, et qu’ils ne refuseront pas de servir « de chevaux de renfort » pour aider à la montée si elle est trop difficile.

Le citoyen Lyonnais d’accord en cela avec plusieurs de ses collègues, notamment un délégué de Rouen, le citoyen Levé, a exposé les avantages du scrutin de liste sur le scrutin uninominal. Avec le mode de votation actuelle et étant donné que l’organisation du prolétariat n’est encore que rudimentaire, il serait téméraire d’entreprendre la lutte.

Avec le scrutin d’arrondissement, une candidature ouvrière se heurte à celle d’un personnage riche, ayant à sa disposition une influence considérable, ce qui met le prolétariat dans l’impossibilité d’obtenir un résultat. Avec le scrutin de liste, les conditions de la lutte se modifieraient, tout à l’avantage du prolétariat. Malgré l’organisation imparfaite, mais déjà solide, de nos Chambres syndicales nous pourrions aller au chef-lieu et dire à ceux qui préparent le choix des candidatures : « Nous sommes le nombre, nous sommes la force ; admettez quelques-uns des nôtres sur votre liste, donnez-nous en un mot, une part du gâteau et nous prenons l’engagement de voter pour vous. »

Le prolétariat fera ainsi arriver un certain nombre de candidats qui prépareront la route aux autres.

Quand au programme ouvrier que ces candidats devront défendre au Parlement, il sera fixé par les résolutions du congrès du Havre.

Après ce discours, le citoyen Desmoulins (Paris) prend la parole pour exposer un système mixte. Puisque nous sommes en présence de deux corps essentiellement différents, de deux catégories dont les intérêts sont distincts, pourquoi ne pas adopter pour chaque corps, chaque catégorie, une représentation différente ? On admettrait au Parlement les deux fractions de la nation : la bourgeoisie et le prolétariat, celui-ci siégerait au Sénat, celle-la à la chambre.

Cette communication a clos la discussion et la séance a été levée.