Annexe (I)

mercredi 9 juin 2010
par Jean-Pierre
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Annexe congrès ouvriers (I)

Quelques textes

« … « Le capitaliste, dit-on, a payé les journées des ouvriers ; pour être exact, il faut dire que le capitaliste a payé autant de fois une journée qu’il a employé d’ouvriers chaque jour, ce qui n’est point du tout la même chose.

Car cette force immense qui résulte de l’union et de l’harmonie des travailleurs, de la convergence et de la simultanéité de leurs efforts, il ne l’a point payée. Deux cents grenadiers ont en quelques heures dressé l’obélisque de Louksor sur sa base ; suppose-t-on qu’un seul homme, en deux cents jours, en serait venue à bout ? Cependant au compte du capitaliste, la somme des salaires eut été la même.

Et bien, un désert à mettre en culture, une maison à bâtir, une manufacture à exploiter, c’est l’obélisque à soulever, c’est une montagne à changer de place. La plus petite fortune, le plus mince établissement, la mise en train de la plus chétive industrie, exige un concours de travaux et de talents si divers, que le même homme n’y suffirait jamais. Il est étonnant que les économistes ne l’aient pas remarqué. (Qu’est-ce que la propriété ? troisième chapitre V paragraphe)

« L’union des forces, qu’il ne faut pas confondre avec l’association,(.) est également comme le travail et l’échange, productrice de richesses. C’est une puissance économique dont j’ai, je crois, le premier fait ressortir l’importance dans mon premier mémoire sur la propriété. Cent hommes unissant ou combinant leurs efforts produisent en certains cas, non pas cent fois comme un, mais deux cents, trois cents fois mille fois. C’est ce que j’ai nommé force collective. J’ai même tiré de ce fait un argument, resté comme tant d’autres sans réponses, contre certains cas d’appropriation : c’est qu’il ne suffit plus alors de payer simplement le salaire à un nombre donné d’ouvriers pour acquérir légitimement leur produit ; il faudrait payer ce salaire double, triple, décuple, ou bien rendre à chacun d’eux, tour à tour, un service analogue. » (Idée générale de la révolution au XIXème siècle 3ième étude : du principe d’association)

…« La nature m’a refusé le don de bien dire : qu’en avais-je le besoin ? Mon discours martelé n’en produisit que plus d’effet. Les rires ne furent pas de longue durée. C’était à qui manifesterait le plus haut son indignation. A Charenton ! criait l’un. –A la ménagerie ! disait l’autre.- Il y a soixante ans vous vous appeliez Marat !- il fallait aller, le 26 juin, sur les barricades !- Il est trop lâche !

- Une partie de la Montagne honteuse, épouvantée, mais ne voulant pas condamner un coreligionnaire, prit la fuite. Louis Blanc vota, avec la majorité conservatrice, l’ordre du jour motivé. Les socialistes lui en ont fait reproche : ils ont eu tort. Son vote fut le plus consciencieux de l’assemblée. Louis Blanc représentait le socialisme gouvernemental, la révolution par le pouvoir, comme je représente le socialisme démocratique, la révolution par le peuple. Un abîme existe entre nous.

Or qu’y avait-il dans mon discours, sous ces formes nouvelles de crédit gratuit et réciproque , de suppression de l’intérêt, d’augmentation continue du bien-être par la réduction progressive des salaires et du revenu, de liquidation sociale, etc, etc ? Il y avait ceci : sans aristocratie capitaliste, plus d’autorité, et sans autorité plus de gouvernement.. Le travail affranchi de la suzeraineté du capital, le peuple ne peut tarder à l’être de l’initiative gouvernementale : toutes ces propositions sont homologues et solidaires. Le socialisme, tel que je le professe, est le contre-pied du socialisme de Louis Blanc. Cette proposition est fatale et si je mets tant d’insistance à le relever, ce n’est nullement pour le plaisir de contredire un chef d’école, c’est que je le crois nécessaire à l’éducation du peuple. » (P-J Proudhon in Les confessions d’un révolutionnaire. 1852.)

Si je place ici ces textes de Proudhon c’est que, comme vous avez pu le constater, il a beaucoup été question de lui dans ces deux congrès ouvriers.

Tout le monde connaît la conclusion de son œuvre « Qu’est ce que la propriété ? » : La propriété c’est le vol !

la propriété sous toutes les formes qu’elle soit : antique, féodale, étatique et, comme actuellement, capitaliste la propriété est le droit d’user et d’abuser. Droit qui conduit au pillage des ressources de la planète par une minorité d’exploiteurs sans vergogne. Face à cela Proudhon oppose la notion de possession. La possession garantie l’usage de l’outillage ou de la fraction d’outillage nécessaire à la production de l’individu, et des moyens matériels qui assurent sa consommation. L’individu vient-il à changer d’emploi, de domicile ? Les moyens de travail et de consommation reviennent à la propriété collective et indivise. Ou plutôt permutent avec de nouveaux moyens.

On peut regretter que le congrès collectiviste n’ait pas ajouté à la formule « ni corporative, ni communale » les termes : « ni étatique » ce qui aurait eu l’avantage de préciser le caractère essentiellement sociale –et indivis- de cette propriété.

A la lecture du fameux programme minimum on est vraiment surpris par son côté consensuel républicain-progressiste-socialiste-révolutionnaire. Qu’elle est en effet le sympathisant d’un de ces courants qui n’applaudira à la fin des restrictions en matière de presse, de droit de déplacement ? Qui n’approuvera la fin de l’hégémonie cléricale dans la suppression du financement des cultes ?

La Commune maîtresse de son administration, de sa police et de toutes les fonctions publiques rétribuées, et cerise sur le gâteau, le Peuple en arme ! Mais même cette revendication n’est pas aussi révolutionnaire qu’il y paraît. Pour les radicaux au pouvoir, l’armée restait une inconnue dangereuse porteuse de risque de restauration bonapartiste ou monarchiste. Charles-Ange Laisant député radical à l’époque avait déposé divers projets de lois visant à réformer l’armée sur une base voisine celle de l’armée suisse ce qui l’aurait mise sous tutelle absolue du pouvoir civil. Il ne faut pas prendre les risques d’une restauration à la légère ; une des séquelles révélatrices sera l’affaire Dreyfus dans le déroulement de laquelle on apprendra qu’en 1898 tous les officiers de l’Etat-major avaient au moins un ascendant ayant servi en 1793 dans l’armée de Coblence ! Et puis, sans faire trop peur aux bourgeois, on peut encore promettre un semblant de début d’autogestion –ou de gestion directe ouvrière- « l’exploitation de tous les ateliers de l’Etat confiée aux ouvriers qui y travaillent »

… Et il y a ce fameux « chapeau ». Si l’on en croit Malon, cité par Léon Blum, « Ceux qui votèrent cette déclaration, auraient mieux fait de repousser le programme et de se déclarer purement et simplement anarchistes. » Benoît Malon pas plus que les autres ténors du socialisme parlementaire n’est présent au Havre. Sur place ce qui a prévalu c’est l’union sacrée face à la meute des bourgeois havrais. On peut comprendre que les uns et les autres ne pouvaient se permettent une deuxième scission qui les aurait plongés dans le ridicule.

Une autre réflexion peut être faite à propos de la résolution sur la représentation aux corps élus. La différence dans la relation du vote de la motion que l’on trouve entre le journal « Le Havre » et le rapport administratif. On est en droit de penser, dans le deuxième texte, qu’il s’agit du rejet des amendements proposé au texte élaboré en commission. Dans ce cas nous pouvons raisonnablement penser que le nombre des partisans absolus de la représentation parlementariste n’excédait pas 17 personnes. Le texte finalement voté l’a été par 43 pour, 10 contre et 6 délégués en « service de salle » qui n’ont pu prendre part au vote. (voir le compte-rendu du Congrès de Reims.)

La lecture des résolutions du congrès du Havre publié dans le C.R. de Reims réserve deux surprises. Tout d’abord une note brève annonce : « La commission exécutive du congrès du Havre n’ayant pu, pour des raisons que nous n’avons pas à expliquer ici, publier le compte rendu de ce congrès, le comité national s’est occupé de le faire. Mais les manuscrits du congrès se sont trouvés égarés chez un imprimeur de province, ainsi qu’il en résulte d’une lettre du citoyen Marin. Le Comité national a donc dû abandonner son entreprise. Pour, toutefois que la tradition du parti ne soit pas interrompue, il publie dans le présent volume les résolutions du congrès du Havre, telles qu’elles ont été intégralement publiées dans leProlétaire du 4 novembre 1880. »

Et suivent les résolutions de novembre 1880. Avec quelques différences : 5 paragraphes rajoutés à la résolution sur la propriété qui édulcore le côté percutant du texte. Les autres résolutions sont quant à elles similaires à celles publiées dans le journal « Le Havre » . Jusque là rien de bien grave, on peut penser que Brousse et ses amis se sont fait un malin plaisir à publier ces motions d’un Congrès dont les « comptes-rendus se sont égarés chez un éditeur de province » alors que la totalité des écrits socialistes étaient imprimés sur Paris. L’absence de comptes-rendus va au fil du temps permettre aux marxistes de construire leur légende dorée autour de ce congrès devenu mythique. Le premier sera Jean Dormoy qui n’hésitera pas à reprendre le texte initialement proposé en juillet 1880 au Congrès de Paris de la Région centre en le faisant passer pour celui adopté au Havre. Et en remaniant les autres motions dans un sens plus proche de l’orthodoxie marxiste. Depuis… Si le sujet vous intéresse je ne peux que vous recommander une visite des sites Internet des diverses sectes socialistes, communistes, trotskistes, maoïstes pour votre édification. Vous tapez : congrès ouvrier Le Havre 1880 sur n’importe quel moteur de recherche.

Après la cassure provoquée par Lyonnais d’autres politiciens -déjà à l’œuvre dans la région Centre- vont élargir la brèche. Après le Congrès régional de Paris en juillet 1880 Massard le bras droit de Guesde avait déclarer : « Nous savons que l’union de choses disparates ne forme pas un tout. Aussi, n’avons-nous pas hésité à repousser ceux de nos anciens amis, qui, à droite comme à gauche, radicaux ou anarchistes, pouvaient compromettre l’avenir du quatrième état. Cette opération nous a rendus plus homogènes : nous n’en serons que plus forts et plus unis ». Le compte rendu du congrès du Havre, salle d’Arras le 24 novembre, sera particulièrement tendu entre les anarchistes et les partisans de Guesde. Mais c’est le 21 mai 1881 lors de la tenue du congrès régional que se fait la scission. Sous le prétexte que les groupes libertaires ne voulaient apparaître qu’en tant que groupes comme au congrès précédent la majorité refusa de les admettre.

Comme on s’en doute les élections municipales et législatives passées (avec un résultat pour toute la France de 60.000 voix pour des dizaines de candidats présentés) on oublia les résolutions et le chapeau du « Programme minimum » pour affirmer que le combat révolutionnaire continuait à passer par les urnes. Le Congrès du Havre s’était terminé sans scission Les anarchistes éliminés du Congrès de la Région centre suivant, Monsieur Guesde et ses acolytes pouvaient penser avoir réussi leur manœuvre.

Les compagnons tinrent leur congrès séparé du 25 au 29 mai. Ils n’envisagèrent pas au départ à se séparer de la FPTS. « Les délégués n’entendent point constituer au mois de septembre prochain un troisième congrès national ; ils croient que le congrès du Centre a abusé de ses pouvoirs, et ils déclarent qu’ils en appelleront des décisions exclusives du congrès du Centre, au congrès national.  »

En fait il n’y aura apparemment aucune intervention de ce genre de la part des quelques anarchistes présents à Reims. Pour comprendre cela il me faut utiliser les matériaux que j’ai pu réunir ; pour l’essentiel dans le Maitron : Histoire du mouvement anarchiste, et les procès-verbaux des congrès de Reims et de Saint-Etienne.

Deux congrès régionaux retiennent l’attention de Jean Maitron : ceux du Midi et de l’Est. Dans le premier par 27 voix contre deux et six abstentions le congrès se déclare communiste anarchiste. Dans l’Est au contraire les « autoritaires » l’emportent par vingt-quatre voix contre cinq et une abstention. Il semblerait que Bordat aidé de Paul Minck ait essayé une conciliation. Il faut dire que la majorité libertaire de la région n’a pas attendu la fin des élections de 1881 pour engager une campagne d’abstention. Guesde, Malon et Brousse ont de leur côté tenté à Lyon la fondation d’un quotidien, l’Emancipation, qui coulera en moins d’un mois. On peut parler à propos de ce congrès régional de Saint-Etienne tenu dans une ville où Brousse compte des partisans comme d’un « congrès de minoritaires sécessionnistes ».

Quoiqu’il en soit à propos des congrès nationaux selon Le Révolté numéro 19, 12 novembre 1881, cité par J. Maitron « La majeure partie des groupes anarchistes ont jugé à propos de ne plus envoyer de délégués à ces parlotes, où l’on reproduit, en les exagérant, et en les affublant d’un faux nez socialiste, tous les vices du parlementarisme bourgeois… » La majorité des militants anarchistes va, en juillet de cette année 1881, opter pour la « propagande par le fait » après le congrès international de Londres. Ce ne sera pas, comme on va le voir, la totalité du mouvement qui va s’engager dans cette voie.

Ce choix va conditionner le développement du mouvement libertaire pour plusieurs années. Devant l’échec relatif de la propagande orale et par l’écrit ainsi que le recul, dû à la crise économique, de l’action syndicale se développe en Italie et en Suisse romande l’idée que le fait insurrectionnel était un moyen de propagande plus efficace pour passer d’une période d’affirmation à une période d’action de révolte permanente seule voie menant à la révolution. Une première action de ce genre fut menée par Malatesta et Cafiero dans les montagnes du Bénévent le 5 avril 1877. Les compagnons détruisirent les registres de la propriété distribuèrent aux miséreux le contenue de la caisse du percepteur et proclamèrent « le communisme libertaire ». A la suite, et pendant quelques années, un esprit messianique va parcourir le mouvement libertaire. Mais le « grand soir » annoncé va laisser place à une réalité : la grande révolte des masses ne va pas se produire et les efforts et les sacrifices des militants ne vont pas réveiller les déshérités que ce soient le procès qui suit les événements de Monceau lès mines, les grèves de Vienne, ou les arrestations de Pouget et Louise Michel sur l’esplanade des Invalides ou les massacres de Fourmies. Le mouvement libertaire va mettre plusieurs années à sortir de l’ornière où il s’est fourvoyé.

De Reims à Saint Etienne…

Pour, toutefois que la tradition du parti ne soit pas interrompue….. Le C.R. de Reims, dans la partie réservée aux rapports d’activités des régions est intéressant à plus d’un titre. Brousse, Guesde et Malon se sont partagés le terrain.

Brousse s’occupant de la région Est, où il a depuis l’International des contacts, Guesde de la région Nord -son futur fief-, et Malon de la région Ouest curieusement devenu région du Sud-Ouest. Cette dernière région a tenu son congrès à Angoulême où, d’après Malon, trois courants se sont heurtés : le mutuellisme, le collectivisme « modéré » et le collectivisme « révolutionnaire » Au fil de l’exposé on comprend mieux les raisons de la nouvelle dénomination : la région Centre a absorbé le Finistère, l’Ille-et-Vilaine et la Loire-Inférieure ! Puis une note (en bas de la page 73) nous apprend que Rennes est devenue le nouveau siège de la région en lieu et place de Bordeaux.

Le C.R. de la région Est vaut son pesant de langue de bois. Après s’être étendu sur les « cent chambres syndicales et cercles d’études qui composent la région » la rapporteuse conclut que : «  la fédération de l’Est est déjà la seconde en importance La fixation du congrès national (en 1882) lui donnera une impulsion nouvelle. » On peut noter un relatif silence sur les anarchistes qui tiennent Lyon et Vienne. Ce qui toujours d’après le rapport a motivé le transfert du comité fédéral à St-Etienne. On apprend aussi que Brousse et un certain Harry nommé pour le Comité national ont finalement opté pour le Midi… fédération qui ne sera pas présente en tant que telle à Reims….

Enfin la région Est s’étend jusqu’à Moulin et Montluçon -Commentry. Pour la région Nord il n’y a pas de rapport général, juste épart dans le C.R., quelques rapports locaux. A-t-il eu censure broussiste ? Quoiqu’il en soit les représentants de la région Nord au comité national sont bien là. Et c’est bien ce comité national qui fait problème car si depuis Marseille les congrès peuvent modifier les statuts encore faut-il que la proposition soit faite deux mois au moins avant le congrès. Là il est simplement demandé au congrès d’avaliser les décisions des régions.

La deuxième interrogation qui vient est : qu’est devenue la commission exécutive ? La règle était qu’elle fasse la liaison entre les deux congrès assurant ainsi la continuité. Disparue ! A-t-on craint que du fait de sa composition elle fasse obstruction à la manœuvre politicienne ? Sa disparition pose une interrogation quant à la prétention des congrès socialistes à se dire la continuité légitime des congrès ouvriers.

Le Congrès de Reims aurait dû voir le triomphe de Mathieu Basile dit Jules Guesde. C’était compter sans d’autres ambitieux tout aussi politiciens que les marxistes mais pour certaine raison mieux placés qu’eux dans l’estime des militants. Il y a d’abord Brousse rentré en juillet 1880 après l’amnistie. Brousse qui a brusquement changé d’orientation devenant électoraliste avec une forte tendance municipaliste.

A Brousse il faut ajouter Benoît Malon lui aussi en rupture d’anarchie et partisan d’un socialisme « éclectique » et les blanquistes. Ex anarchistes et blanquistes ont un vieux contentieux à régler avec Marx et ses partisans pour des raisons différentes. Les uns pour leur éviction de l’ancienne AIT, les autres pour s’être fait rouler dans la farine après avoir prêté la main à l’opération et vu le Conseil Général, qu’ils pensaient pouvoir contrôler, émigrer à Philadelphie.

Dans la polémique qui enfle très rapidement on apprend tout d’abord que le fameux programme minimum, modifié successivement au Congrès de la Région centre puis du Congrès national du Havre, fut présenté comme sien par Malon, et cela à la demande expresse de Guesde et de Lafargue avec, disaient-ils, l’accord de Brousse. Aussi le Congrès de Reims qui aurait dû voir le triomphe guesdiste se mua en début de sa débâcle. Détrôné de la région centre, ses forces réduites à la seule région Nord, où son influence était encore bien fragile, isolait des autres régions dont ses adversaires s’étaient assurés le contrôle ou l’aide. Toutes ses propositions rejetées. Voire, pire pour lui, reprises sous d’autres formulations pour être adopté par ses opposants. Même son programme minimum surnagera uniquement parce que son rejet était statutairement impossible par ce congrès (Reims).

Les efforts de Guesde et de ses partisans pour reconquérir l’Union fédérative du centre les amenèrent à fonder une union régionale concurrente –et presque homonyme- en créant la Fédération du centre en juin 1882.

Notez que cette fédération fractionnelle est la première organisation réellement marxiste créée en France.

Ensuite on constate la présence à ce congrès de Reims de délégués anarchistes représentants de chambres syndicales et d’un groupe spécifique. On peut en identifier trois : Julien Masade, représentant trois chambres syndicales marseillaise, Lemaire, cercle d’études « Les égalitaires » de Reims, et Lestant des ouvriers mécaniciens de la Seine. Minoritaire certes par rapport au nombre total de délégués lui-même faible (44 en tout) présents dans toutes les régions sauf dans celle de l’Est et apparemment majoritaire dans les délégations venues du Midi. C’est dans les réponses à la question mise à l’études : « La société au lendemain de la révolution » que la persistance de l’esprit libertaire dans les chambres syndicales s‘affirme.

On voit peu de membres du congrès du Havre dans la composition de Reims. Paule Minck représentante de la région Midi fait parvenir un message en cours de réunion pour annoncer qu’elle ne peut rejoindre le Congrès. Il n’y a guère que Dormoy, Pelluet, Josselin de présents.

La présence de libertaires au sein du parti ouvrier peut surprendre après le départ ou l’éviction de certains cercles d’études sociales, de Bordat et de la quasi totalité de la Région Est. Elle ira en s’amenuisant rapidement dès le Congrès de St-Etienne.

Pour l’instant la lecture des accusations mutuelles de Guesde et de Brousse amènent un constat : l’exactitude réciproque des accusations. Guesde interprète à sa guise le fameux « programme minimum » que Brousse trousse lui-même fort allègrement ! il n’y a personne apparemment pour leur signaler que depuis les municipales de janvier et les législatives d’août, à la vue des résultats et si l’on s’en tient au chapeau de la résolution sur « la représentation aux corps élus » mis par le Congrès du Havre, il n’y a plus qu’une voie à suivre….

Mais en attendant, le congrès de Reims à peine fini, la candidature du « possibiliste » Jules Joffrin à Montmartre pour une élection législative va mettre le feu aux poudres. Ignorant superbement le « Programme » et reprenant les considérants de l’Internationale le candidat s’écarte encore du Programme sur trois points importants. Il avait supprimé l’article qui demandait la fixation d’un « minimum des salaires », au lieu de réclamer la « réduction à huit heures de la journée de travail » il demandait « la fixation légale de la journée de travail ». Enfin, crime des crimes, le candidat avait signé Candidat ouvrier et non candidat du Parti ouvrier. Si les possibilistes s’étaient permis de porter la main sur le programme, les partisans de Jules Guesde n’étaient pas en reste. A Châtellerault Massard avait dit dans sa profession de foi : « La République est établie, consolidée, il s’agit de l’affermir encore ». Et les moyens de l’affermir consistaient dans « l’abolition des lois sur la presse, la suppression du livret ouvrier et du budget des cultes, la réduction de l’armée permanente, le repos d’un jour par semaine, le minimum légal des salaires. » Plus fort, aux élections municipales de Roubaix en avril 1882 les guesdistes avaient bien fait imprimer les articles du « Programme » Mais ils avaient eu soin de faire imprimer en bas « ne pas afficher » Et les affiches placardées sur les murs ne contenaient aucune revendication du Parti ouvrier. Ils n’affirmaient ni la nécessité de la séparation des classes, ni l’urgence de la socialisation des moyens de production, ni la théorie révolutionnaire mais tout au plus une charge anti-maçonnique virulente.

La période 1881-82 va voir une montée crescendo de la polémique Guesde-Brousse.

Le congrès de St Etienne va donner une excellente explication de la méthode marxiste :

Extraits du comptes-rendus : (pages 77 – 78) / … « Mais si la coexistence est possible quand ces groupes autonomes sont résolus à ne faire appel qu’à la conviction pour grandir, au détriment des groupes voisins, cette coexistence est une duperie, lorsqu’un de ces groupes est autoritaire est n’a qu’un but : dominer les autres.

…« Dans le parti il y avait d’abord des groupes anarchistes, il y avait des groupes, qui comme l’Union des travailleurs ne comprirent au début que des travailleurs manuels. Il se forma aussi un groupe très scientifique d’allure, le groupe l’Egalité, vers lequel se tournèrent un certain nombre de socialistes, venus au parti ouvrier des rangs de la bourgeoisie, attirés par son côté scientifique.… » Paul Brousse

L’attaque de Brousse trouve son origine dans la démarche de Guesde après son amnistie de 1876. Son premier souci lors de son arrivée à Paris fut de se mettre en contact avec les étudiants marxisants qui se réunissaient au café Soufflot dans le quartier latin, et d’un autre côté avec quelques chambres syndicales (mégissiers mécaniciens etc). Sa démarche de trouver des « travailleurs cérébraux » pour l’encadrement d’une part, et des « bras » pour exécuter les taches militantes de l’autre est plus que manifeste pèsera certainement lourd sur la détermination des ouvriers parisiens dans ce moment là.

Page 84 / …/ anti-fédéralisme …« Ce sont ces idées ennemies qui, sous leur ancien nom de « fédéralisme » et « d’autonomie » hantent encore un certain nombre de cerveaux ouvriers et rendraient impossible –en l’émiettant- l’action révolutionnaire prolétarienne que l’Egalité franchement et résolument centralisatrice, s’attachera à démolir.

« C’est cette dernière forme de bourgeoisisme dont elle s’efforcera de faire justice en triplant sa lutte contre la bourgeoisie, qu’elle poursuivra non seulement dans ses biens et dans ses hommes, mais encore dans ces doctrines. (Guesde ; Egalité n°1, 3ième série ; 11 décembre 1881.) Les guesdistes de leur côté ne seront pas en reste d’anathèmes. Mais pour garder sa crédibilité Guesde va être contraint à la surenchère révolutionnaire ce qui va rendre plus difficile pour lui et sa bande de loups maigres la conquête des sièges du Palais Bourbon qu’ils laisseront quelque temps encore aux « hémorroïdes bourgeoises » Par la suite certains ne dédaigneront pas les marocains ministériels ; rappelons les noms entres autres de Millerand, Briand pour les plus connus et même un partisan de la première heure : Massard …Et Jules Guesde soi-même qui accédera à un sous secrétariat dans le gouvernement d’Union sacrée en 1916.

Pour la bonne bouche je vous livre cette petite perle due à la plume du Jules : « ’Ce n’est pas sur la question de la dynamite que nous nous séparons des anarchistes, prêts que nous sommes à employer, comme ces derniers, toutes les ressources que nous fournit la science pour notre œuvre d’affranchissement de l’humanité.

« Tous les moyens nous paraîtront bons, qui iront au but, c’est-à-dire à l’expropriation gouvernementale de la bourgeoisie, en vue de son expropriation économique « Nous ne sommes pas pour rien les successeurs et les vengeurs des pétroleurs de 1871. »

(Article « Nous aussi » dans l’Egalité du 5 novembre 1882)

Désormais la surenchère entre courants socialistes autoritaires rivaux ne connaîtra plus de limite. Ainsi 1886 voit naître la première Bourse du Travail à Paris à l’initiative des broussistes, dans le même temps les guesdistes prennent le contrôle de la Fédération syndicale qui vient de se créer à Lyon.

Il n’y a pas à se faire d’illusion sur le caractère clientéliste des manœuvres des uns et des autres mais le résultat de leurs rivalités conduit à une situation qu’ils ne vont plus contrôler.

Très vite apparaissent à la Bourse du travail des syndicats qui ne sont affiliés ni au Parti Ouvrier révolutionnaire de Brousse ni à la Fédération syndicale. Pour cette dernière que Guesde tient juste bonne à l’agitation en période électorale, voir à l’usage de paillasson à la porte du Parti Ouvrier, l’opposition va s’exprimer « avec les pieds » au fil du temps.

Mais ce qui est le plus important c’est en un temps relativement court la réappropriation par les militants ouvriers de leurs assises. 1892 voit la création de la Fédération des Bourses du travail. Renouant ainsi avec l’esprit des premiers congrès ouvriers. 1895 voit tout à la fois la fin sans gloire, à Troyes, de la Fédération syndicale que les efforts de Guesde pour en garder le contrôle ont réduit à l’état de coquille vide.

Ceci au moment même où Limoges voit naître la C.G.T. qui mettra, il est vrai, encore quelques années à se débarrasser totalement de l’emprise des politiciens. Ceux-ci ne resteront pas inactifs jusqu’au congrès d’Amiens et même après une lutte ouverte ou sourde continuera.

Amiens verra dans une scène emblématique Emile Coupat et Auguste Keufer, qui au Havre ont siégé dans des assemblées différentes, attaquer le syndicalisme révolutionnaire avant de se rallier au texte de compromis connu sous le nom de « Charte d’Amiens ».


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