Préface

dimanche 6 juin 2010
par Jean-Pierre Jacquinot
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Une balade sur les sites internet de diverses organisations est édifiante sur le sérieux de la documentation de certains. Ainsi sur http://www.republiquesociale.com on trouve : « La Fédération du Parti des travailleurs socialistes de France (FPTSF) voit le jour au congrès de Marseille d’octobre 1879, où Guesde parvient à réunir des groupes syndicaux sur la base d’un strict collectivisme s’opposant aux illusions de la collaboration de classe pratiqué par les radicaux. L’année suivante le congrès de Rouen adopte un programme rédigé pas Marx, Guesde et Lafargue ». Passons sur l’inexactitude géographique mais il faut tout de même rappeler que Guesde était absent du congrès de Marseille.

Le site http://pagesperso-orange.fr/david.colon/ nous apprend : « La naissance officielle du parti ouvrier se fait au congrès national du Havre en novembre 1880… Petit problème, comme on peut le constater à la lecture des comptes-rendus il fut question de beaucoup de choses mais pas de cela…

Sur http://marx.engels.free.fr On nous apprend que le programme du « parti » a été élaboré en conformité des décisions du congrès tenu à Marseille du 20 au 31 octobre 1879, adopté au congrès régional de la région centre, et, je souligne, confirmé par le Congrès national tenu au Havre du 16 au 22 novembre 1880 …

On nous apprend aussi qu’il fut maintenu à Reims et complété à Roanne. À la lecture on voit en fait qu’il a surtout été écourté de son introduction ! Sur le site http://www.sinistra.net on nous apprend que : « si les influences proudhoniennes (coopérativismes et mutualismes) y demeuraient fortement enracinées (dans le mouvement ouvrier), et si les collectivistes avaient remporté la victoire, ce n’est pas tant grâce à l’énergie et à l’éloquence de Guesde que grâce à la composition nouvelle du congrès. Contrairement aux précédents, en effet, il ne comprenait pas seulement des représentants ouvriers (en général sous l’influence des tendances précitées) mais aussi des délégués de jeunes groupes socialistes en voie de constitution ».

Question : sous quelle fausse barbe se cachait Guesde ?

Sur http://www.lours.org c’est un peu moins grave : il inverse le lieu de la tenue des congrès (Franklin… pour les collectivistes, l’Union lyrique… pour les modérés).Passons sur le fait qu’ils ignorent que ce n’était pas seulement les « collectivistes » mais aussi certains « modérés » qui siégeaient au congrès collectiviste.

Ces quelques citations ne sont qu’un échantillon des fantaisies que l’on peut trouver sur le net.

Faut-il rappeler que le « Programme minimum » fut seulement une des cinq motions adoptées à ce Congrès du Havre ? Et encore avec une présentation restrictive qui en faisait un programme pour les seules élections de l’année 1881. Programme auquel n’étaient tenus de se rallier uniquement ceux croyaient à la panacée du suffrage universel !

Mais quels furent les délégués qui, après l’avoir amendé et modifié, adoptèrent le programme minimum ?

Nous avons la trace des 21 intervenants sur la question de « la Représentativité aux corps élus » 23, si l’on ajoute les deux rapports non lus et qui resteront inconnus quand à leur contenu du fait de la non publication des procès verbaux.

Fautras, Leguillanton, Roux, Leprieur, Duluc, Cressent, Bordat, Roblet, Castan, Chabert, Boyer, Jonquet, Colliot, Bestetti, Kahn, Fauché, Marin, Coupat, Baln (Bauzin), Pluye, Lehoux. Sanlaville et Ebrard

Fautras, de Tours, qui aura par la suite un certain rôle dans l’implantation socialiste dans sa ville est pour l’heure partisan de la propriété individuelle. « Afin que l’on s’habitue à compter avec les masses il adopte la représentation aux corps élus mais il repousse les moyens révolutionnaires ».

Après lui Leguillanton, Roux, Leprieur, Duluc, Cressent, interviennent dans un sens collectiviste et électoraliste mais en émettant soit des réserves quant à l’efficacité de la représentation parlementaire soit en assortissant leur choix d’un mandat impératif et d’une démission signée en blanc.

Bordat annonce qu’il parlera au nom de la minorité de la région Est et que Sanlaville présentera la position majoritaire. Problème : nous savons que Bordat et Sanlaville sont tous deux anarchistes ! Et qui plus est, c’est Bordat qui a présenté le rapport de la Région Est. Du développement de son discours il ressort qu’élire des ouvriers à la chambre c’est faire de nouveaux bourgeois et qu’il faut plutôt des candidatures de protestations que des candidats de classes. De sa péroraison on peut conclure que la position que devait défendre Sanlaville devait être l’abstention pure.

Après lui Roblet dit que si lui et ses amis ont accepté le programme minimum c’est pour organiser les travailleurs en parti distinct et faire la preuve que le parlementarisme ne donne rien de bon. Il termine son intervention en indiquant qu’ils vont poser des candidatures de femmes, donc inéligibles, aux élections municipales.

Cressent, partisan de l’électoralisme, considère que ce sont les syndicats qui doivent faire les élections et constituer le parti ouvrier et que « le peuple souverain… obtiendra la transformation du régime actuel par l’affranchissement et la fédération des Communes. Sans cela, pas de communisme, pas de collectivisme possible. ». Il est aussi partisan du mandat impératif.

Avec Chabert (1818-1890) nous avons une vision plus précise des motivations et des choix. Que nous dit-il au Havre ? Si il est partisan de l’élection de députés ouvriers, c’est que abrité sous l’immunité parlementaire ils pourront se faire les propagateurs de l’Idée révolutionnaire. Il est aussi partisan de la limitation du mandat à un an et de la démission donnée à l’avance.

Participant de la Révolution de 1848 il a été une des chevilles ouvrières du premier congrès ouvrier (1876) et à Marseille son ralliement au collectivisme a été pour beaucoup dans le triomphe de ce courant. À Lyon, au congrès précédent, il avait mené campagne pour le financement d’un journal ouvrier « Le Prolétaire » qui deviendra en 1881 l’organe de la FPTS en face de l’Egalité de Jules Guesde. Son ralliement à Paul Brousse amènera à ce dernier la majorité des ouvriers parisiens. Par la suite il sera élu au conseil municipal parisien et se présentera sans succès à la députation. Dans quelle mesure sa personnalité a-t-elle orienté le possibilisme ? Sa disparition en 1890, c’est-à-dire avant la rupture entre Brousse et Allemane, ne permet pas de réponse précise.

Mais sa proposition de faire élire des propagandistes renvoie à la pratique fréquente des militants anarchistes, surtout avant 1900, d’utiliser le matériel électoral (profession de foi et affiche) pour faire connaître leur position et faire de l’agitation. Quoi de mieux que d’utiliser le nom de condamnés politiques ou de femmes, c’est à dire de personnes inéligibles pour cela ? Certes la pente peut très vite devenir savonneuse et il vaut mieux en rester à des candidatures bidon — style Jacques Bonhomme.

Des neuf orateurs qui interviennent après Chabert seuls trois vont se référer au « Programme minimum » les autres se tenant sur les candidatures pour faire de l’agitation et avec mandat impératif. Seul Kahn prendra position ouverte pour l’abstention ce qui lui vaudra une polémique avec Marin l’un des rares étiquetés guesdistes.

Alors Congrès de fondation du « parti marxiste » en France le Congrès du Havre ? On me permettra d’avoir des doutes.

Jean-Pierre Jacquinot