Première séance, mardi 16 novembre 1880

dimanche 13 juin 2010
par Vincent Dubuc
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Une dernière tentative de conciliation a eu lieu hier matin (donc le 15) de la part des collectivistes mais a échoué devant le parti pris des modérés.

Une dizaine de délégués révolutionnaires vont cependant rentrer chez eux (ce qui explique la réduction du groupe dissident à 52 membres). [1]

C’est hier enfin que s’est tenue, dans la salle de l’Union Lyrique, rue de Fécamp, la première séance du Congrès national-socialiste-ouvrier, le seul, le vrai, celui qui n’est pas au coin du quai.

Pour le distinguer de l’autre, nous avions cru pouvoir le désigner sous le nom de Congrès collectiviste, mais on est venu nous dire que grande était notre erreur, et la citoyenne Paule Minck a pris soin de déclarer en séance que les délégués séparatistes appartenaient à toutes les nuances socialistes ; ce qui, par parenthèse, n’a pas empêché les doctrines du plus pur collectivisme révolutionnaire d’être exposées à l’exclusion de toutes autres dans cette réunion première.

Enfin, passons et admettons que le Congrès de la rue de Fécamp n’est pas collectiviste, puisqu’on le veut ainsi.

La salle est brillamment décorée – en rouge, cela va sans dire. Une large bande rouge traverse la scène, portant en lettres d’or les mots quatrième Congrès national socialiste ouvrier. A chaque extrémité, deux tableaux rouges portent la date Havre 1880. Au fond de la scène, on lit en lettres d’or, sur fond rouge :

Liberté – égalité – solidarité – justice

Ajoutons que le bureau et la tribune sont drapés de rouge, ainsi que les tables de la presse, et que deux bustes de la République, placés à droite et à gauche du président, sont ornés de bonnets phrygiens et d’écharpes du plus bel écarlate.

La salle est comble ; on ne saurait évaluer l’assistance à moins de 350 à 400 personnes.

L’ordre du jour annonçait d’abord la vérification des pouvoirs ; mais cette formalité avait été remplie à l’avance, dans une séance secrète, tenue au cours de la journée, et on avait constaté la présence de 57 délégués régulièrement constitués.

On avait procédé aussi à l’élection de quatre secrétaires nommés pour toute la durée du congrès. C’étaient les citoyennes Paule Minck et Rouzade, les citoyens Fauché et Ménard.

À huit heures et demis, le citoyen Fauché déclare la séance ouverte et invite les délégués à choisir un président et deux assesseurs. Le citoyen Bestetti est élu président par 36 voix. Sont élus assesseurs les citoyens Chabert et Leprieur.

En prenant place au fauteuil, le citoyen Bestetti rend hommage à ses soixante-trois ans, qui lui ont valu l’honneur de la première séance de ce Congrès ouvrier socialiste qui ait réellement le droit de porter ce nom. « Il y a, dit-il ailleurs une fraction ; mais si on nous a forcés de faire scission, si on nous a éliminés par des manœuvres déloyales, c’est qu’on a senti qu’autrement nous aurions formé la majorité. Nos commettants le savent, et c’est un fait aujourd’hui reconnu par tout le monde. »

Un incident se produit à propos des secrétaires perpétuels nommés dans la séance de jour. Le citoyen Bordat prétend que se sont les secrétaires des séances secrètes qui ont été élus ; mais que le Congrès doit être libre de choisir chaque soir ses secrétaires. Cette opinion prévaut ; mais l’assemblée s’empresse de confirmer dans leurs fonctions les secrétaires précédemment désignés. Pure question de forme.

Le citoyen Fauché, secrétaire, procède à l’appel nominal. Les 57 délégués inscrits sont présents.

La parole est donnée à la citoyenne Paule Minck, qui proteste avec véhémence contre une certaine presse qui n’a pas craint d’appeler le Congrès « collectivisterévolutionnaire », ce qui est faux. – Elle n’est pas tendre la citoyenne Paule Minck. La vérité est, poursuit l’orateur, qu’à nous seuls appartient le droit de nous intituler : « Congrès national socialiste ouvriers du Havre, » puisque nous avons la majorité comme délégués et comme associations représentées, et que seuls nous suivons les décisions administratives du Congrès de Marseille ?.

Nous nous sommes élevés contre les agissements de la Commission havraise, qui n’avait pas le droit de changer quoi que se fut aux décisions du précédent Congrès, et je tiens à signaler ici tout d’abord la façon indigne dont on a agi dans une autre enceinte, lorsqu’on a osé dire nous ne représentions que des groupes d’études sociales, alors qu’en réalité nous représentons 102 Chambres syndicales et dix cercles d’études.

La citoyenne Paule Minck se rassied au milieu des applaudissements.

Rapports régionaux

Le citoyen Bestetti donne en premier lieu la parole au citoyen Boyer, rapporteur de la Commission exécutive de Marseille. Avec un fort accent du terroir, le citoyen Boyer lit un long rapport d’un intérêt assez médiocre, sur la gestion financière de la Commission exécutive ;

Il raconte ensuite les premiers différents survenus avec la Commission d’organisation du Congrès du Havre. À son tour, il affirme que cette Commission a outrepassé ses pouvoirs en modifiant, de son autorité privée, des conditions qui avaient été fixées par un congrès et qu’un Congrès seul pouvait changer. « Je ne pouvais, dit-il en terminant, remettre les pouvoirs du Congrès de Marseille à des factieux. ». L’assemblée, consultée, approuve à l’unanimité le rapport du citoyen Boyer.

Le citoyen Fauché, rapporteur de l’Union fédérative du centre (Paris), rappelle que ce groupe comporte 22 départements, et qu’il compte aujourd’hui 48 sociétés, dont 5 en province. Il résume brièvement ensuite le Congrès régional de Paris, auquel prirent part 36 sociétés, et dans lequel s’accentua la scission avec la Commission havraise. Le citoyen Fauché n’est pas tendre non plus pour le citoyen Drouet, qu’il accuse d’être allé chercher sa note fameuse à la Petite République française, ni pour le capitaine Gambetta et le caporal Lyonnais, qui se sont entendus pour reculer le Congrès du havre, en vue des élections municipales, que l’on croyait prochaines alors.

L’orateur affirme, comme l’a fait du reste le Congrès régional de Paris, qu’il importe que le prolétariat se sépare absolument de la bourgeoisie, s’il veut cesser d’être exploité. Il faut que le travail soit affranchi par les travailleurs eux-mêmes, suivant la devise de l’Internationale.

Le citoyen Bordat, rapporteur de l’Union fédérative de l’Est, est un peu moins dur pour les Lyonnais, les Drouet et autres havrais. Mais avec lui, la bourgeoisie maudite passe un bien vilain quart d’heure. Et dire que ce ne sont encore que des roses !

D’après l’orateur, ce qu’il faut, avant tout, c’est soustraire les ouvriers à l’exploitation des bourgeois et des capitalistes. Il faut préparer un quatrième État, qui lutte sur tous les terrains contre la seule classe qui s’oppose encore au progrès des travailleurs. Sans rien braver, il est décidé à tout combattre : le bourgeois réactionnaire aussi bien que le bourgeois radical, qui allonge son faux nez dans le champ du prolétariat, la presse bourgeoise et même la presse radicale qui a des intérêts opposés à ceux des ouvriers.

En terminant, et pour n’en pas perdre l’habitude, le citoyen Bordat revient à l’affaire du Cercle Franklin et il s’écrit : « au nom des trente-cinq à quarante groupes que nous représentons,associations ou Chambres syndicales, nous avions pour mandat, non pas de nous laisser invalider, mais bien d’invalider les autres. »

La lecture des rapports étant terminée, l’ordre du jour appelle la discussion de la question de la propriété.

De la Propriété.

Cette seconde partie de la séance d’hier pourrait porter comme sous-titre le mot de Proudhon : « La propriété c’est le vol ». C’est, en effet, sur cette proposition hardie que s’est exercée l’éloquence des orateurs. Il y en avait une vingtaine d’inscrits : tous n’ont pas parlé et c’est fort heureux, car la réunion, déjà longue, aurait duré toute la nuit.

La parole a été donnée en premier lieu à la citoyenne Rouzade, de l’Union socialiste des Femmes de Paris. Elle parle très bien, la citoyenne Rouzade ; la voix est agréable, la diction excellente. Enfin, si éloigné que nous soyons d’admettre ses doctrines, nous devons à la vérité de reconnaître qu’elle les expose avec une chaleur entraînante et qu’elle montre souvent de l’esprit.

D’après la citoyenne Rouzade, le seul moyen de vivre, pour une société, c’est de posséder la matière première, c’est-à-dire la terre ; c’est une loi qu’on n’a pas faite et qu’on ne détruira pas. Pourtant, avec l’organisation actuelle, la matière première est le privilège exclusif de quelques-uns qui ont tout pris, laissant le reste à la foule des déshérités. La matière première est aussi indispensable que l’air que nous respirons, que le soleil qui nous réchauffe. Or, si on ne nous a pas pris aussi le soleil, c’est qu’on n’a pas pu le décrocher.

Jusqu’à ce que les classes dirigeantes aient remplacé le peuple par des êtres en pierre, sans besoin et sans famille, il faudra puiser au sein de la terre pour travailler et pour vivre. La terre est la gamelle du genre humain ; mais quelques-uns s’en sont emparés et nous repoussent à coups de fourches quand nous voulons nous en approcher ; la table n’est pas mise pour nous. Que voulez-vous ! Les honnêtes gens ne sont pas partageux : ils ont tous empoché ! Voilà la morale des honnêtes gens, qui condamnent à la prison un pauvre diable qui a volé un pain, mais qui se gardent bien de condamner les exploiteurs qui font les voleurs et les prostituées.

On dit : mais si vous reprenez la propriété à ceux qui la possèdent, il faudra les indemniser, car ils ont des droits acquis. Des droits acquis, et comment ? Il faudrait indemniser les riches parce qu’on leur ferait rendre à la collectivité des terres qu’ils n’ont pas cultivées, des maisons qu’ils n’ont pas bâties ? Ils devront encore s’estimer bien heureux de ce que nous les acceptions dans la collectivité à part égale, et de ce que nous ne leur rendions pas les tours pendables qu’ils nous ont faits. D’ailleurs, en 1789, la bourgeoisie ne s’est-elle pas approprié les biens du clergé et de la noblesse ?

Nous ferons de même au profit de l’union collectiviste de la France et de l’humanité. « Je me résume, dit en terminant la citoyenne Rouzade, et j’ai mandat de déclarer que nous voulons arriver à la propriété collective ! »

Si c’est pour cela qu’on prétend qu’il ne faut pas donner au Congrès le nom de collectiviste, cela nous étonnera fort. Quoi qu’il en soit, la citoyenne Rouzade est applaudit avec enthousiasme par tous les délégués et même par une certaine partie du public.

Le citoyen Fauché n’est pas moins collectiviste, mais, comme il n’est pas orateur, il y a moins de succès que la citoyenne Rouzade. Son travail écrit est d’ailleurs assez aride. C’est une sorte d’article d’économie politique sur les meuniers, les spéculateurs, la taxe de la boulangerie, etc., duquel il résulte que chaque kilo de pain indûment un impôt de 23, centimes et demi. Mais comme le citoyen Fauché se rattrape, quand il dit que la propriété est le produit du vol (naturellement) ; que la guerre est la soupape de sûreté d’une bourgeoisie rapace et sans entrailles ; et quand il montre « les puant vautours de la spéculation embrassés par Tirard ! »

Il va même plus loin, le citoyen Fauché ; il prétend que c’est faire preuve d’ignorance ou de mauvaise foi que de croire qu’on obtiendra l’avènement du collectivisme pacifiquement et sans secousses, par le jeu des institutions libres. Les républicains sont les maîtres depuis deux ans et n’ont rien fait de plus que les autres.

« L’histoire nous montre, conclut l’orateur, qu’aucun progrès ne se fera sans effusion de sang. Nous déclarons que la bourgeoisie aura à disparaître révolutionnairement. C’est une société à l’agonie. À nous de nous faire ses fossoyeurs ! »

Le Congrès, on le voit, devient de moins en moins collectiviste et pas du tout révolutionnaire.

Le citoyen Roblet dit aussi que la Révolution de 89 a été faite au profit de la bourgeoisie, qui veut aujourd’hui empêcher que la révolution se fasse au profit du peuple. S’il n’est d’autres moyens — non qu’il nous plaise, mais la bourgeoisie nous y force — nous nous ferons, comme on la dit, les fossoyeurs d’une société qui se base sur le produit du vol (c’est entendu).

Le citoyen Ménard, du Cercle d’études sociales du IIIe arrondissement de Paris, veut la propriété collective, indivise et inaliénable.

Le citoyen Bestetti, du Cercle de la cordonnerie de Paris, demande l’appropriation collectiviste du sol, du sous-sol et des instruments de travail. Il trouve, comme de juste, que la propriété est le produit du vol, de la fraude et de la ruse ; que les avocats trompent tout le monde pour s’enrichir ; que tous les banquiers font faillite dans le même but et que tout ceux qui héritent « crèvent de trop plein ! ».

Le citoyen Coupat, de la fédération de Saint-Étienne et de Grenoble, est un tout jeune homme, presque un enfant. Il n’en déclare pas moins avec aplomb « qu’il n’espère rien du suffrage universel, et qu’il en faudra venir à la révolution, non par goût — ça ce conçoit — mais parce qu’il n’y a pas moyen de faire autrement. » ce sont là de bien vieilles paroles pour de si jeunes lèvres !

Comme nous comprenons mieux un autre argument du même orateur, qui ne veut pas aller s’abrutir pendant cinq ans dans une caserne au profit de la bourgeoisie. Vous êtes conscrit M. Josse ?

Le citoyen Fehr, de l’Union syndicale des travailleurs de la Seine, est un brave Alsacien, orné de boucles d’oreilles d’or est dont l’accent un peu trop prononcé est peu compatible avec l’éloquence. Il laisse cependant entendre que tout doit être repris par la collectivité.

Enfin, le citoyen Corbon de Marseille déclare, pour la bonne bouche, que la révolution tranchera le nœud gordien de la propriété individuelle et que la bourgeoisie doit être expropriée pour cause d’utilité publique.

Sur ce, comme il est onze heure et demi, que le Congrès est fatigué, et qu’il reste encore une douzaine d’orateurs inscrits sur le même sujet, y compris la citoyenne Paule Minck, la question est renvoyée à la séance de ce soir pour la continuation de l’expropriation de la bourgeoisie « pour cause d’utilité publique », et l’auditoire se sépare aux cris de « Vive la République ! »

Nous ne savons trop pourquoi, par exemple, puisqu’il est entendu que la République, même radicale, n’est absolument bonne à rien.

En vérité, si toutes les séances doivent ressembler à celle-ci nous ne voyons pas bien ce que la cause du collectivisme pourra gagner à toutes ces démences ; mais nous voyons fort clairement ce que la cause de la liberté y aura perdu.


[1] Pièce 55