Le Congrès « révolutionnaire », seconde journée mercredi 15 novembre 1880
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Nous tenons tout d’abord à faire amende honorable à la citoyenne Paule Minck. S’il est certain que l’immense majorité du congrès sécessionniste de la rue de Fécamp appartient à l’opinion collectiviste, nous avons aujourd’hui la preuve que certains délégués au moins professent d’autres doctrines et ce n’a pas été un des moindres attraits de la réunion d’hier que d’entendre leurs voix sympathiques s’élever au nom du bon sens, et de la raison et du patriotisme, au milieu d’un concert d’âpres déclamations, où trop souvent dominent, ressassées à satiété, les banales formules d’une certaine presse. Dont acte
L’assistance est beaucoup plus nombreuse que la veille ; la salle regorge littéralement. Très peu d’ouvriers du reste ; en revanche une majorité considérable de cette bourgeoisie dont MM. Les collectivistes demandent l’expropriation pour cause d’utilité publique.
Le bureau est ainsi composé : Président, le citoyen Boyer, rapporteur de la Commission de Marseille ; assesseurs les citoyens Stot et Dormoy ; secrétaires, les citoyennes Paule Minck et Rouzade, les citoyens Fauché et Folliot.
Cinquante-neuf délégués répondent à l’appel nominal.
Communication
Le citoyen Fauché donne lecture de plusieurs télégrammes contenant des adhésions et des félicitations. Ces communications sont datées de Madrid (Groupe ouvrier socialiste) ; de Paris (Groupe de socialistes révolutionnaires, réunis à la salle du Vieux-Chêne, rue Mouffetard) ; de Bordeaux (Groupe d’études sociales du 5e canton), et de Reims (Chambres syndicales l’Union des travailleurs et la Défense des travailleurs). Une dernière dépêche est datée de Rouen. Nous en donnons le texte, à cause de son intérêt exceptionnel :
Au Citoyen Lehoux, typographe.
La Chambre syndicale des typographes rouennais réunie en séance, regrette profondément la désunion existant dans le Congrès. Mais, en présence de la violation flagrante des décisions prises au Congrès de Marseille, elle déclare protester énergiquement contre les illégalités commises ainsi que contre l’esprit d’intolérance montré par la Commission d’organisation havraise. Elle donne mandat à son délégué de siéger au Congrès indépendant, le seul qu’elles reconnaissent régulièrement constitué et d’y soutenir littéralement notre programme. Elle regrette l’attitude prise par d’autres délégués rouennais.
Grenet, président.
Ordre du jour – La Propriété (suite)
Le citoyen Valin, de la Société des peintres en bâtiment de Paris, n’a pas eu le temps de faire un discours, mais il se déclare contraire à la propriété individuelle et demande la collectivité.
Le citoyen Kahn, délégué de l’Alliance Révolutionnaire des Ve et VIe arrondissement de Paris, est un collectiviste à outrance. Il ne lui suffit pas de dire que la propriété est un vol. Pour lui, la bourgeoisie est une vermine qui pourrit le corps social et tous les propriétaires sont des assassins. (Excusez du peu !)
L’auditoire semble s’émouvoir un peu de ces aménités ; mais il murmure tout à fait quand l’orateur s’écrie : « De combien de larmes, de combien de sueur est faite la fortune des ventrus ? Mais l’indignation populaire fera justice de ces oppresseurs et de ces bourreaux ; elle prendra sa revanche de l’orgie de sang dans laquelle la bourgeoisie s’est vautrée lors de l’écrasement de la Commune. Il faut reprendre les traditions et le but de l’Internationale, il faut se grouper pour l’action prochaine avec cette devise : « Tout à tous ! »
Bien qu’il soit en plein dans le mouvement collectiviste, le citoyen Kahn n’obtient guère qu’un succès d’estime (?) surtout parmi l’auditoire qui l’applaudit sans conviction. Il ne faut rien moins que l’éloquence réelle, mais beaucoup plus mesurée de la citoyenne Paule Minck, pour remettre un peu de baume dans le cœur de nos bourgeois effarés.
Applaudie à son entrée en scène — nous voulons dire à son arrivée à la tribune — la citoyenne Paule Minck formule, d’abord un remerciement fort bien tourné, tant au nom de la représentante des associations de Toulon et de Tarare qu’un nom de la femme qui a été insultée dans une autre enceinte, alors qu’elle venait apporter des paroles de paix.
Naturellement, la citoyenne Paule Minck pense aussi que la propriété, c’est le vol, mais comme elle est incomparablement mieux préparée que la plupart de ses collègues, elle essaie de le prouver en recherchant avec Proudhon l’origine des grandes fortunes. C’est d’abord le droit du plus fort, puis, les intrigues, la débauche, la spoliation, les spéculations véreuses. Aujourd’hui encore, ne voit-on pas qu’on s’empare de la propriété en jouant avec le code ?
Et quels sont les résultats de la fortune individuelle ainsi constituée ?
La statistique nous apprend que sur 1.000 naissances, il meurt 345 enfants parmi les pauvres, et 42 seulement parmi les riches. L’inique répartition des richesses n’est pas du reste un brevet de vie pour les heureux, car si c’est d’un côté la misère qui tue de l’autre se sont les excès. N’en a-t-on pas la preuve par ces petits crevés, par ces vieillards de vingt ans, qui seront cependant les notabilités de l’époque, fort capables, du reste, de devenir un jour des sénateurs. — Bruyante explosions de bravos.)
On a dit que la propriété était le fruit du travail accumulé. C’est vrai ; mais c’est l’accumulation du travail de tous au profit de quelques-uns ; c’est là un des fruits de cette liberté tant prônée, qui n’est en réalité qu’une courtisane, car elle se vend au plus offrant et dernier enchérisseur.
Au nom de ses commettants, la citoyenne Paule Minck conclut ainsi : « Nous voulons que la terre retourne à la collectivité, afin que personne ne souffre plus, afin que les femmes et les enfants ne soient plus des esclaves. On a dit que nous voulions la révolution : ce n’est pas vrai ; la révolution viendra à nous. Soyons prêts ; ayons le courage, l’énergie et nous serons forts pour mettre en pratique les principes du droit humanitaire. (Bravos prolongés.)
Au fond , c’est le même système que citoyen Kahn a préconisé ; mais la forme est infiniment meilleure et cette forme vaut à la citoyenne Paule Minck un véritable succès d’orateur.
Le citoyen Hébrard, un délégué sans importance, lit le rapport — cliché — que nous avons déjà entendu sept ou huit fois — qui conclut à la destruction complète de la propriété individuelle, et à sa reprise au profit de la collectivité.
Le citoyen Jonquet, de la Chambre syndicale des fileurs de Lille, dit que ce qui se passe dans le nord prouve que non seulement les ouvriers ne pourront jamais jouir du fruit de leur travaux, mais encore que de jour en jour on voit les gros industriels manger les petits, de telle sorte qu’avant peu on verra d’un côté la richesse excessive, de l’autre la misère absolue.
L’orateur ajoute que les Chambres syndicale peuvent être un moyen de résistance, mais qu’elles ne sauraient être un moyen d’émancipation pour le prolétariat. Il conclut en faveur du collectivisme, qui prendra de force ce qui est nécessaire pour faire régner l’égalité sociale.
Le citoyen Mollin du Cercle révolutionnaire socialiste de Paris, fait vibrer les R à la façon de Marie Colombier, et après une étude aussi savante que longue sur la propriété, étude dans laquelle il déclare qu’il n’est pas communiste autoritaire mais bien communiste anarchiste. Il conclut ainsi : 1/ abolition de la propriété individuelle ; 2/ prise de force de la richesse sociale ; tierço mise en œuvre de l’outillage au profit de la collectivité.
Avec le citoyen Fabre, délégué de la corporation des travailleurs de Marseille, nous sortons un peu des spéculations nuageuses quoique brutales du collectivisme, du communisme, etc. L’orateur avait préparé un discours et un système pour l’affranchissement du prolétariat. Mais se discours qui ne semble pas plaire à tous le monde, en est resté à peu près à l’exorde, dans lequel le citoyen Fabre déclarait qu’il est socialiste, mais qu’il répudie tous les moyens violents, attendu qu’il a vu tuer assez de monde pour des idées qui ‘ont pas toujours triomphé. Tout cela était fort bien dit et l’auditoire semblait ravi d’entendre autre chose que du collectivisme.
Fâcheusement, l’orateur a tourné court et tout ce que nus avons su de son projet d’affranchissement du prolétariat, c’est qu’il consiste dans un système d’assurance universel et obligatoire par les communes. Ce n’est pas beaucoup plus neuf que les théories collectivistes et communistes ; mais c’est plus consolant. L’orateur termine en disant qu’il supprime le notaire « sans douleur », ce qui fait beaucoup rire.
Le citoyen Larcher, de la fédération des menuisiers en bâtiment de Paris, nous ramène le cliché n°1 : bourgeois et prolétaires : exploiteurs et exploités. Conclusion collectivisme.
Après la citoyenne Minck, mais dans un tout autre sens, le succès de la soirée a été pour le citoyen Goulette, de la Chambre syndicale de Nancy.
« Mes commettants, dit l’orateur, ont pour devise ; instruction et progrès. Ce ne sont pas des révolutionnaires et ils ne veulent rien compromettre, sous prétexte de hâter l’affranchissement du prolétariat. Ils pensent que ce n’est pas en détruisant tout ce qui existe qu’on arrivera à un résultat pratique.
« D’ailleurs ils distinguent deux sortes de propriétés : la propriété mobilière leur paraît inattaquable ; quand à la propriété immobilière, ils veulent bien admettre que la terre appartient à tous, mais ce n’est point par une révolution qu’on en fera admettre le principe.
« Le collectivisme, dont la plupart des membres du Congrès sont les défenseurs ardents est une loi d’autrefois ; c’est la loi des sociétés primitives ; mais c’est une loi qui n’est pas pratique. On ne pourrait l’établir que par un coup de force et nous savons par expérience que c’est toujours le peuple qui paie les pots cassés. D’ailleurs, un tel projet supposerait une éducation que le peuple n’a pas.
« La question n’est pas mûre. Les campagnes, dont on ne paraît pas s’occuper assez, ne sont pas disposés à partager. Parlez-leur d’abord d’association. Plus tard, peut-être comprendront-ils les bienfaits du collectivisme.
Je me résume : la propriété est injuste, j’en conviens ; mais il est impossible de la transformer à cette heure, à moins de recourir à une révolution violente, que préconisent seuls les exaltés (murmures des délégués ; applaudissements dans la salle) et dont nous ne voulons pas, parce que les coups de fusils ne prouvent rien.
Et puis les collectivistes veulent tuer la patrie ; ils veulent établir les États-Unis d’Europe, sans songer qu’auparavant il faudrait supprimer toutes les dynasties. Or, nos populations de l’Est sont très guerrières, vous le savez peut-être ; elles ont au cœur une blessure qui saigne toujours, et tant que la tache de l’Allemagne n’aura pas disparu, tant que nos provinces arrachées ne nous auront pas été rendues, il n’y aura pas pour nous de fraternité internationales ! » ( triple salve d’applaudissements.)
Le succès du citoyen Goulette nuit singulièrement aux orateurs qui lui succèdent. C’est à peine si l’on écoute les conclusions uniformément collectivistes des citoyens Pluie de la Chambre des mégissiers de Paris ; Bordat, délégué de la Fédération régionale de l’Est, et Guéraud, délégué des tailleurs de Paris.
Le citoyen Boyer, délégué de Marseille, parvient à ramener un instant l’attention en exposant non sans habileté, la doctrine du collectivisme et en plaidant les circonstances atténuantes pour les collectivistes, qui ne sont pas, comme on pourrait le croire, une bande de brigands et d’assassins.
« On est beaucoup revenu, dit l’orateur, sur ce système, qui avait jeté la terreur, lorsqu’on l’exposa à Marseille pour la première fois, et aujourd’hui qu’on e connaît mieux, bien des gens ne le trouvent pas aussi méchants. Les préjugés de temps et de milieu qui le combattent encore disparaîtront. »
Tout cela était pour le mieux, citoyen Boyer, mais pourquoi ajouter, par une contradiction flagrante, que la Révolution s’imposera et que les collectivistes la feront, non par goût, mais par nécessité ? Vous avez reperdu du coup tout le terrain que vous aviez gagné, et le citoyen Duluc, dévoré du désir de proclamer cette vérité nouvelle « que la propriété c’est le vol », s’est chargé d’accentuer l’impression fâcheuse de cette conclusion illogique, en répétant, au milieu du bruits des chaises remuées : Exproprions, exproprions avec énergie ! »
La séance est levée à minuit et le public s’élance dehors avec une énergie que justifie une heure aussi avancée.
[1] Le Havre

