Troisième séance, jeudi 17 novembre 1880

lundi 14 juin 2010
par Vincent Dubuc
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Cela devient une mode d’assister aux séances du Congrès indépendant. L’assistance est plus nombreuse que jamais ; les spectateurs arrivent encore, alors que la salle regorge et plusieurs centaines de personnes sont obligées de renoncer à mettre les pieds sur cette terre promise.

Le bureau est ainsi composé : président la citoyenne Rouzade ; assesseurs, les citoyens Dupas et Jonquet ; secrétaires, les citoyens Corbon, Kahn, Roblet et Fauché.

Les 59 délégués, toujours fidèles au poste, répondent tous à l’appel nominal.

Le citoyen Bazin, au nom de la Commission d’organisation du congrès indépendant, rectifie une note de la Marseillaise, qui a été reproduite dans certains journaux de cette ville.

D’après cette note, ce serait le citoyen Escarraguel qui paierait les frais du Congrès. La vérité est que le citoyen Escarraguel a offert de les payer ; mais malgré toutes ses sympathies pour le citoyen Escarraguel, la commission a dû le remercier de son offre généreuse, en vertu de ce principe que le Congrès ne veut rien devoir qu’à ses propres efforts. L’orateur espère que cette explication dissipera tout malentendu.

La citoyenne présidente donne lecture des adresses de félicitations et d’encouragements qui ont été adressées au Congrès, de Marseille, St Étienne, Paris, Nantes, Annonay, Lyon et du « grand bagne industriel du Creusot. » On ne lit pas les signatures de cette adresse, de peur que les citoyens qui l’ont écrite ne soient aussitôt renvoyés du bagne.

Nous ne jouons pas de chance avec la citoyenne Paule Minck, qui, du reste, parait lire avec assiduité nos comptes rendus. Une erreur de plume, assurément bien excusable au milieu de la hâte fiévreuse qui préside à la rédaction de ces procès verbaux, nous a fait omettre, hier, dans le titre du Congrès, le mot « national ». La citoyenne Paule Minck a cru voir dans cet oubli une intention qui était loin de notre pensée, et elle relève vivement cette omission, proclamant que le Congrès indépendant est le seul qui ait droit au titre de « national », puisque 36 villes de France y sont représentées alors que la réunion du Cercle Franklin, composée en majeure partie de délégués des associations de la ville ou de la Normandie, aurait droit tout au plus au titre de Congrès régional, s’il était permis, toutefois, de lui donner le nom de Congrès.

L’orateur ajoute, pour accentuer la différence, qu’au Cercle Franklin ce sont des « travailleurs » qui sont représentés, tandis qu’à la rue de Fécamp ce sont les « salariés » La distinction est un peu bien subtile et nous ne la comprenons pas trop. Cependant, afin d’éviter toute nouvelle rectification – la citoyenne Paule Minck rectifie beaucoup – nous prions instamment les « travailleurs » de notre imprimerie de ne pas oublier le mot national dans le titre du Congrès indépendant, au cas ou notre plume « salariée » commettrait encore semblable omission.

Ordre du jour – Le Salariat.


En mettant en tête de son ordre du jour la question de la propriété, le Congrès indépendant, ou Congrès des salariés, nous parait mettre la charrue avant les bœufs.

En effet, la destruction de la propriété individuelle et sa confiscation au profit de la collectivité, implique évidemment la destruction du salariat, puisqu’il ne saurait être question des salaires, du moins au sens où on les entend aujourd’hui, dans une collectivité où tous les citoyens auraient part égale dans les produits et les ressources du bien commun. C’est pourquoi, après avoir pris la question dans son ensemble, en votant la destruction de la propriété individuelle — car on peut considérer aujourd’hui la question comme décidée… au moins pour le Congrès indépendant, — on va l’examiner maintenant dans ses détails ; ce qui revient à dire qu’on va s’occuper de la partie après avoir examiné le tout.

Inévitablement, les mêmes arguments qui ont servi dans la discussion générale vont se reproduire dans les détails, et l’intérêt des séances n’aura certes pas à y gagner. Mais ceci n’est pas notre affaire. Bornons-nous donc à analyser de notre mieux les discours prononcés à la tribune sur la question du salariat.

Le citoyen Lernaut de Paris, dit que l’homme ne peut être libre s’il ne dispose pas des outils et des matières premières. Autrement, il est ce que nos institutions l’ont fait : la marchandise-travail. La déclaration des droits de l’Homme a affranchi l’ouvrier, mais elle a du même coup déchaîné la concurrence, et le droit au travail sans capital est une véritable duperie.

Aujourd’hui, la division du travail et les machines ont fait de l’ouvrier, mais elle a du même coup déchaîné la concurrence, et le droit au travail sans capital est une véritable duperie.

Aujourd’hui, la division du travail et les machines ont fait de l’ouvrier un outil, mais ce n’est pas encore assez et le rêve des exploiteurs est de remplacer complètement l’homme par la machine. En attendant, l’ouvrier n’est qu’un esclave. Les sociétés coopératives et autres prônées par les radicaux, sont des remèdes insignifiants, quand on voit partout le capital remplacer la capacité. L’orateur cite comme exemple Girardin, administrateur de chemins de fer, Léon Say raffineur, Thiers copropriétaire d’Anzin. (murmures dans l’auditoire.)

Relativement au salaire des femmes, le citoyen Lernaut dit que se serait une honte de traiter cette question avec la plume ; il faudrait la traiter avec l’instrument qui fit merveille à Mentana. Tout citoyen dans une société bien organisée, devrait avoir six heures de sommeil, huit heures de travail et dix heures d’occupations à son choix. Comme nous sommes loin d’en être là, après vingt ans d’Empire et dix ans d’opportunisme, il faut en arriver forcément à l’application des doctrines collectivistes. (Nouveaux murmures et rires.)

Le citoyen Roblet recommande à l’assemblée le calme et la dignité. Il n’y a rien de risible dans le fait que des ouvriers en discutant leurs affaires, ne s’expriment pas comme des avocats, et ce n’est pas à la salle de la rue de Fécamp qu’il faut aller si l’on veut entendre des petits Mirabeau ! — Double salves d’applaudissements.)

Le citoyen Chambonnet, de Paris, dit que le salaire moyen des travailleurs ne dépasse pas 1.000 frs. par an. Or, comme la valeur du capital et de la propriété, en France, est de 60 milliards, il y aurait folie à vouloir les racheter au moyen des ressources du prolétariat. Il y a donc mandat impératif, de la part de ses commettants, de voter la suppression du salariat par l’appropriation collective des instruments de travail.

Le citoyen Colliot, de Paris, dit que les progrès du machinisme rejetteront fatalement sur le pavé des milliers de bras inoccupés et que l’association des gros capitaux, creusant chaque jour le fossé qui sépare les capitalistes des prolétaires, rendra inévitable le retour des guerres auxquelles ont si souvent recouru pour diminuer le nombre des travailleurs. Le remède est dans la propriété collective des instruments de travail, arrachés révolutionnairement à la bourgeoisie expropriée. En attendant, il réclame la réduction légale du travail à huit heures par jour,l’égalité du salaire pour les deux sexes et l’interdiction du travail pour les enfants au-dessous de 14 ans.

Le citoyen Sanlaville, délégué de Lyon et Villefranche, se demande si le salariat est un droit naturel et il déclare que, pour lui, il n’est qu’un esclavage raffiné. Encore les possesseurs d’esclaves veillaient-ils à leur conservation et à leur reproduction, tandis qu’avec leurs maîtres qui crèvent de pléthore les ouvriers crèvent de faim. L’orateur admet comme palliatifs les caisses d’épargne et autres institutions du même genre ; mais il faut avoir en vue la suppression du salariat, même par la force. À chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins.

Le citoyen Berthault, de Paris, dit que les prolétaires ne veulent plus servir de marchepied aux ambitieux opportunistes, et qu’ils auraient dû renvoyer depuis longtemps la classe qui se dit dirigeante. Il faut s’associer pour sortir du patronat : on sera fort quand on aura des centaines d’associations. Guerre aux opportunistes, guerre à la bourgeoisie qui a fusillé Varlin. Vive la République démocratique et sociale !

Le citoyen Dupas, de Paris, dit depuis vingt-quatre ans les salaires sont restés les mêmes, et que, pendant ce temps, les nécessités de la vie ont plus que doublé.

Les ouvriers sont réduits au rôle de machines ; les travaux de force sont moins rétribués que les autres. Le salariat nous porte à l’abolition du petit commerce et de la petite propriété, comme en Angleterre. Il est aussi la cause des grèves, ressource désespérante et désespérée de nos modernes esclaves. Ici une phrase bien sentie sur les possesseurs d’esclaves au même titre que « la propriété c’est le vol. » L’orateur conclut à l’appropriation collective du sol, sous-sol et des instruments de travail, et à la suppression de l’argent monnayé, qui pourra être remplacé par des échanges, grâce à l’autonomie des communes.

Le citoyen Aillaud, de Vienne, avait à lire quelque chose de très intéressant mais sa myopie est telle qu’il doit renoncer à son tour de parole.

Le citoyen Criessen, de Marseille, proteste contre les exploiteurs qui traitent les prolétaires comme de la chair à industrie. La Révolution française proclama le laisser faire, le laisser aller ; c’était une erreur : on avait le droit, mais on n’avait pas le moyen. La Révolution a produit une société individualiste, dans laquelle le capital a succède au droit de naissance, le prolétariat au servage ; le peuple n’y a rien gagné.

Grâce à l’industrialisation, tous les anciens petits producteurs sont enrégimentés dans l’enfer industriel, avec les femmes et les enfants. Mais qu’importe aux industriels le paupérisme et la misère ?

Il est juste de reconnaître, cependant, que de grands progrès ont été obtenus par la société individualiste. Mais il est temps qu’elle disparaisse comme la féodalité, qui avait été aussi un progrès sur le sociétés sauvages. En résumé, il faut continuer l’œuvre inachevée de la Révolution par l’appropriation collective du sol, sous-sol et instruments de travail (delanta carthago). Nous espérons y arriver par des moyens pacifiques, mais s’ils ne suffisent pas, nous ne répondons pas de l’avenir.

(L’orateur n’est pas délégué de la mégisserie ; cependant on serait tenté de le croire, tant il a de fréquentes relations avec les cuirs. Il a même des parfois des liaisons tellement étranges que malgré les observations du citoyen Roblet, l’auditoire ne peut pas toujours retenir son hilarité. (On n’est pas parfait !)

Le citoyen Renaud, de Commentry, ne veut pas faire de discours, car ce sont les discours qui nous ont perdus. En revanche, il trace un tableau, trop vrai assurément, des dangers que bravent et des souffrances que supportent les malheureux mineurs. Son rapport, tout à fait spécial, conclut à l’augmentation des salaires et à l’amélioration du sort des mineurs et de leurs familles.

Comme on le voit l’orateur ne demande pas l’abolition du salariat, ce qui ne l’empêche pas de se déclarer collectiviste. À cela près…

Le citoyen Renaud obtient un vrai succès en citant un mot des mineurs, qui appellent « sac à charbon » l’aumônier des hôpitaux.

La citoyenne Paule Minck prend place à la tribune. — Vif mouvement d’attention ; applaudissements.

Avec son à-propos habituel, l’orateur remercie de ces applaudissements, comme elle remercie les citoyens du Havre qui ont bien voulu lui envoyer une adresse de félicitations.

Je me propose, dit la citoyenne Paule Minck, de traiter du salariat des femmes. Un journal de la localité — ce n’est pas nous, cette fois, que ce discours s’adresse — prétend que j’ai fait hier un discours larmoyant.

« Ce que j’ai à dire aujourd’hui n’est pas moins navrant. Parler gaiement de ces choses ne siérait pas plus que de chanter la gaudriole au chevet d’un mourant.

« Les salaires des hommes sont épouvantables. Mais que dire des femmes, ces parias entre les parias, qui, souffrant des douleurs de toutes sortes, travaillent à l’atelier, travaillent à la maison, travaillent toujours ! On a bien créé pour leurs enfants des crèches, des salles d’asile, que sais-je encore ? Mais c’est toujours l’égoïsme, c’est pour avoir plus complet le travail des mères. La place des femmes est au foyer, à condition que le père gagne assez pour nourrir et élever sa famille.

« La révolution a aboli l’infâme droit du seigneur ; mais le salariat l’a rétabli de fait. J’ai connu à Rouen une jeune fille qui avait été embauchée par son patron, et qui, renvoyée de l’atelier par un mot d’ordre du séducteur, avait enfin succombé pour obtenir de quoi secourir sa mère malade.

« Legouvé déclare que le salaire de la femme ne dépasse pas 248 fr. par an, et que « c’est assez pour manger. » Mais il faut cependant se loger, s’habiller, car la femme ne peut pas aller vêtue de sa seule innocence. Que faire ; alors ? une seule ressource s’offre : la débauche, la prostitution.

« La femme qui n’a pas un complément direct, père, frère ou mari, doit fatalement en arriver au complément indirect, l’amant, car il lui est impossible de se suffire par son travail. Elle lutte, elle souffre, mais elle finit par tomber, d’autant mieux qu’elle est environnée de tentations et qu’elle voit que l’éclat, le luxe, la célébrité, la considération même sont l’apanage des demoiselles à crinière rouge qui empestent nos trottoirs. Quand à celles qui ne veulent pas s’avilir, leurs souffrances sont telles qu’il ne leur reste pour ressource que le suicide.

« Pouvons-nous modifier la situation en améliorant le salaire des femmes ? La suppression absolue du travail dans les couvents et les ouvroirs, l’association, les sociétés de productions et de consommation ne sont que des palliatifs. C’est pourquoi nous autres femmes, nous concluons comme les hommes à la suppression du salariat qui ne donne que la misère et la débauche ; c’est pourquoi je conclue au collectivisme et au communisme.

« Un dernier mot : on nous a accusés ici de manquer de patriotisme. Et pourtant les prolétaires, les socialistes se sont montrés les meilleurs soldats les meilleurs patriotes pendant la guerre. Eh ! bien, savez-vous pourquoi nous ne voulons pas la revanche ? C’est parce que nous ne voulons pas qu’elle nous ramène des pièces de monnaie portant en exergue Royaume ou Empire de France, avec le portrait de M. Gambetta entouré de lauriers. (Bravos prolongés)

« La revanche comme nous la comprenons, c’est de porter en Allemagne l’esprit de la Révolution française, afin qu’à l’avenir tous les peuples soient frères. » (Triple salve d’applaudissements — Cris nombreux de « Vive la République universelle !)

La séance aurait dû s’arrêter là ; mais le Congrès décide qu’elle continuera jusqu’à ce qu’on ait entendu la moitié des orateurs inscrits.

Le citoyen Roblet ne croit pas aux palliatifs ; il est pour les moyens violents.

« Tenez-vous pour heureux, dit-il aux bourgeois, que nous ne vous fassions pas payer tous les maux que vous nous avez faits.

« Rentrez dans la société, vous qui crevez de pléthore alors que nous crevons d’anémie au coin d’une borne. » — Notez que le citoyen Roblet est assez ventripotent. — Rentrez, nous vous accepterons ; mais nous ne reculerons devant rien pour revendiquez nos droits ! »

Le citoyen Jonquet, de Lille, fait un tableau désolant des misères que subissent les ouvriers fileurs. — Non seulement leurs salaires sont insignifiants ; mais encore les patrons leur retiennent par toutes sortes de subterfuges le salaire nominal qui leur est attribué.

Collectiviste révolutionnaire, l’orateur adhère absolument aux résolutions du Congrès du centre, en ce qui concerne le salariat.

Le citoyen Fehr est également collectiviste.

Le citoyen Cavalié de Marseille, trouve de l’air, n’est pas un collectiviste immédiat ; il admet les palliatifs, les tempéraments. Les exploiteurs sont les vampires de l’humanité. C’est ne tache d’huile qui s’étend partout.

L’orateur voudrait des banques municipales à prêts gratuits, il voudrait que les communes louasses les outils aux Chambres syndicales, auxquelles on formerait un capital par l’expropriation des biens des congrégationnistes ; il voudrait la réduction des gros traitements, la disparition de l’armée, de la magistrature, du clergé, qui dévorent le pays.

Dans son esprit, des mesures transitoires pourraient amortir le choc de la Révolution sociale qui n’en sera pas moins nécessaire. Enfin, comme conclusion, il s’écrit avec cet accent inimitable qui fleurit au bord de la Durance.

« Et ceusse qui ne sont pas de mon avisse que le diable il les emporte ! »

Comme il est minuit et demi, que l’audition des rapports continue, nous profitons de cette grâcieuse invitation. Mais ce qui nous emporte, ce n’est pas le diable, c’est une tempête enragée qui sème autour de nous les tuiles, les ardoises et les tuyaux de cheminées.

Pourvu qu’on ne vienne pas dire que cette tempête est une punition du ciel outragé par les collectivistes. Nous n’avions cependant rien fait pour l’encourir. Sic vos non vobis !…


[1]  Le Havre, du 18 novembre 1880