Quatrième séance, vendredi 18 novembre 1880

lundi 14 juin 2010
par Vincent Dubuc
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Le bureau est ainsi composé : président : le citoyen Sanlaville ; assesseurs les citoyens Lehoux et Duluc ; secrétaires, la citoyenne Paule Minck, les citoyens Fauché et Pelluet.

Il est donné connaissance au Congrès des adresses de félicitations émanées de la fédération cetoise ; des Travailleurs de la Somme, des parsementiers de Paris, des Mineurs de Denain, et des Socialistes de Bruxelles.

De plus la fédération cetoise proteste énergiquement contre l’élection du citoyen Broos, qui siège au Cercle Franklin, élection qu’elle prétend entachée d’illégalité.

La séance d’hier au soir consacré à l’étude de l’éducation et de l’instruction, ôtant à la réunion de l’après midi son caractère d’actualité, nous ne nous y arrêterons d’autant moins que les doctrines qui ont été soutenues sont, à part quelques nuances, exactement les mêmes que celles qui avaient été exposées la veille. On a entendu, entre autres orateurs, les citoyens Thierry, Bestetti, Fauché, Duluc, Denis Victor, Pluie, Doranoy, Mollin, Cuillier Leprieur, Baudelot, Balin et Kahn, qui tous ou presque tous ont conclu à l’abolition du salariat par l’appropriation collective du sol et du sous-sol et des instruments de travail.

Comme il fallait s’y attendre à cette heure de la journée, l’assistance était fort peu nombreuse ; une douzaine de désoeuvrés tout au plus, et c’est devant une salle vide que les orateurs, tournés quand même vers le public absent, sont venus dévider leur petit écheveau.

De l’instruction et de l’éducation.

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Tout autre était l’aspect de la salle hier au soir : beaucoup plus d’appelés que d’élus. Tous les sièges disponibles étaient occupés et nombreux d’auditeurs restés debout s’étouffaient quelque peu à la porte.

Au début de la séance, le citoyen Fauché annonce que le citoyen Cuillier, délégué de la Chambre syndicale du cartonnage de Paris, vient de recevoir l’avis de son renvoi de l’atelier dans lequel il était employé, à cause des opinions qu’il est venu défendre au Congrès du Havre

Comme protestation contre ce renvoi, il propose à l’assemblée de nommer le citoyen Cuillier, président de la réunion. Cette proposition est votée par acclamation.

Le bureau de la réunion est ainsi composé : président, le citoyen Cuillier ; assesseurs, les citoyens Boyer et Coupat ; secrétaires les citoyennes Paule Minck et Rouzade, les citoyens Fauché et Colliot.

L’appel nominal constate la présence de 59 délégués.

Connaissance est donnée des lettres d’adhésion et de félicitation venues de Holchingen, Dijon, Marseille, Douai, Bruxelles, Amiens et Cette.

Ordre du jour.


L’ordre du jour appelle l’étude de la question de l’éducation et de l’instruction.

Ce que nous disions hier, — au sujet de la progression décroissante que devait présenter l’intérêt de la discussion par suite de la mise en premier rang d’une résolution qui prime évidemment toutes les autres, celle de l’abolition du capital et de la propriété, — est complètement justifié dans la séance d’hier. Les mêmes arguments sans cesse exposés, perdent sinon leur force, du moins l’attrait de la nouveauté, et les séances paraissent d’autant plus longues que les orateurs toujours fort nombreux, disent à peu près la même chose pour arriver à la même conclusion. À la fin cela devient un peu monotone. La citoyenne Paule Minck elle-même dont nous nous sommes plu à reconnaître la verve, nous a paru moins heureusement inspirée que de coutume.

La parole est donnée en premier lieu au citoyen Castan, de la fédération marseillaise. L’orateur affirme la nécessitée de l’instruction pour affranchir l’ouvrier. De l’ignorance sont nées toutes les religions, c’est-à-dire toutes les superstitions. Il veut l’instruction complète et intégrale, laïque, gratuite et obligatoire. Pat laïque il n’entend pas seulement que les maîtres ne soient pas des congréganistes. Il faut que l’école soit athée et qu’il ne soit question de Dieu que dans le temple. L’instruction pour les filles comme pour les garçons, suivant trois degrés : 1° l’instruction primaire ; 2° l’instruction secondaire avec l’école d’apprentissage ; 3° l’éducation supérieure avec l’école professionnelle.

Il faut imposer ce programme aux conseillers municipaux que nous aurons à élire l’année prochaine, car c’est par l’instruction qu’on résoudra le problème du capital et du travail.

Tout cela est fort sensé, mais ce n’est pas absolument neuf.

Le citoyen Corbon, de Marseille s’indigne de ce que le budget des cultes soit incomparablement mieux doté que celui de l’instruction publique. Pour arriver à l’affranchissement du prolétariat et à la répartition collective des richesses, il faut écarter des écoles l’instruction religieuse qui abêtit. Le programme des études est du reste à changer tout entier : il est le même chez les laïques et les congréganistes. Il faut le modifier.

L’instruction est le plus puissant levier qu’on puisse trouver pour substituer la démocratie à la bourgeoisie. Encore faut-il que cette instruction soit appropriée au but poursuivi. Du reste, l’instruction sans l’éducation est mauvaise, et l’éducation doit être l’œuvre de la mère qui, dans la situation actuelle, n’est pas à la hauteur de sa tâche. Pour former des hommes sensés, des citoyens dévoués, l’orateur conclut à l’instruction laïque et obligatoire, civile et politique, avec un enseignement physique rationnel.

Le citoyen Fehr, de Paris, dit que la classe ouvrière doit surtout avoir en vue le développement cérébral de la génération qui doit lui succéder et qui verra l’avènement de la véritable démocratie.

Le citoyen Marin, délégué des instituteurs libres de Paris, dit que l’éducation pour l’homme doit être aussi complet que possible, intellectuelle, morale, physique, musculaire, professionnelle et civique ; elle doit être le développement intégral ou maximum de l’individu, limité seulement par les facultés de chacun. Un de ses caractères principaux doit être la morale enseignée par l »exemple du père, de la mère, du maître, avec cette règle unique, la liberté, qui est le droit de tout faire, à condition de ne pas gêner l’exercice du droit des autres.

Au nom de ses commettants, l’orateur conclut à l’éducation complète, intégrale, professionnelle, civique et surtout gratuite. Or, il entend par gratuité que les enfants seront élevés aux frais de la société jusqu’au jour où on les aura mis à même de se passer d’autrui.

Le citoyen Roux commence par donner la férule à certains bourgeois qui ont osé rire des incorrections de certains orateurs, oubliant qu’ils avaient affaire à des ouvriers, auxquels on ne saurait reprocher un manque d’instruction qu’ils sont les premiers à déplorer. Quand les bourgeois touchent gauchement à ces outils qu’ils ne connaissent pas, l’ouvrier ne se moque pas d’eux (entre nous, ce n’est pas toujours vrai).

À l’égard des ouvriers, M. les bourgeois devraient bien observer la même réserve. « Qu’ils empochent cela et mettent leur mouchoir pardessus. » (textuel.)

Empochons et résumons.

Le délégué de Marseille dit que la bourgeoisie, alliée du peuple en 89, inventa le diplôme pour se séparer de lui. Pour elle, le diplôme est devenu ce qu’était autrefois le titre de naissance. Nobles et diplômés, c’est tout un. Il faut détruire le diplôme et le remplacer par l’instruction gratuite, civile, obligatoire et intégrale. Pour en arriver là, il faudra peut-être une révolution violente, mais nous mourrons s’il le faut pour conquérir nos droits.

Le citoyen Guéraud, de Paris, conclut à l’instruction intégrale et obligatoire ; mais comme l’obligation implique des dépenses considérables, le collectivisme pourra seul y pourvoir.

La citoyenne Paule Minck remercie d’abord le public qui l’applaudit et qui vient plus nombreux chaque jour entendre proclamer ces doctrines effroyables dont il a le bon esprit de ne pas s’effrayer.

« Nous garderons, dit-elle, un bon et durable souvenir des habitants du Havre, et nous espérons laisser ici un levain qui fermentera. »

Abordant l’étude de l’éducation, cette pierre angulaire de la société, l’orateur déclare que de ce côté, aujourd’hui, tout est faux et mauvais. La femme, la mère, appelée à façonner ses enfants, cire molle qui garde surtout les premières empreintes, ne sait que des futilités, ne parle que de chiffons, ne rêve que de religion, et tout ce qu’elle peut apprendre à ceux dont elle doit compte à la société, c’est l’agenouillement, alors que la dignité doit être la première vertu de l’homme. Il faut donc transformer la femme et en faire l’égale de l’homme. Mais comment ? L’instruction qu’on donne dans les écoles est insuffisante, illogique, mauvaise ; peu d’arithmétique, peu ou point de géographie et d’histoire.

Nos institutions ne profitent qu’aux privilégiés et l’aristocratie de l’intelligence est encore la pire de toutes. Mais de quel droit ? Pourquoi tout pour les uns et rien pour les autres.

Nous voulons l’instruction gratuite, obligatoire, civique et intégrale. L’aurons-nous jamais dans les conditions actuelles ? Non car en admettant même que nos gouvernants n’aient pas peur de l’instruction civique, on ne saurait trouver les ressources nécessaires, même en appliquant à l’instruction publique les fonds du budget des cultes.

Il faut donc de toute nécessité arriver à une transformation sociale, qu’elle s’appelle anarchie, communisme ou collectivisme. Il faut transformer, changer, rénover la société. L’humanité est incessamment perfectible : nous n’irons jamais trop loin. Excelsior !

Après une suspension de quelques minutes, le citoyen Cuillier rappelle qu’une conférence contradictoire sur le capital aura lieu dimanche à deux heures et demi, à l’Alcazar.

À ce propos, le citoyen Fauché dit qu’on a averti le Congrès qu’il y aura un coup monté à l’Alcazar pour empêcher les orateurs de parler. Si donc un événement de ce genre venait à se produire, il faudrait en accuser non pas les collectivistes, mais ceux qui siègent dans une autre enceinte après avoir forfait à leur mandat.

La séance ayant repris son cours, le citoyen Jonquet, de Lille, conclut à ce que les enfants soient instruits aux frais de l’État. Et de la commune.

Le citoyen Kahn, de Paris, veut que tous les enfants reçoivent la même instruction. C’est le seul moyen de faire disparaître les inégalités sociales. Il conseille en outre, de se préparer à la Révolution qui donnera aux prolétaires la plénitude de leurs droits.

Le citoyen Favre, de Marseille, n’a vraiment pas de chance. Il est orateur habile et disert ; il sait se faire écouter ; mais il s’attarde un peu et son discours, cette fois encore, est interrompu par le bureau.

Le public proteste, un léger tumulte se produit. Finalement, l’orateur se retire sans avoir pu exposer son système d’instruction et d’éducation, mais en annonçant qu’il compte chercher un local pour y développer en liberté ses théories sur le contrat social.

Le citoyen Roblet dit que les projets de loi sur l’instruction publique, laïque, gratuite et obligatoire, actuellement soumis à la Chambre, ne peuvent être acceptés par les ouvriers, car c’est en vain qu’on aura ouvert des écoles si les parents ne peuvent donner à manger aux enfants pendant les années consacrées à l’étude.

Il faut que la collectivité presse à sa charge l’instruction et l’entretien des enfants ; il faut obtenir révolutionnairement les institutions nécessaires pour affranchir le peuple du joug de tous les oppresseurs.

Sur la question d’instruction, le citoyen Ménard, de Paris, conclut conformément aux décisions du congrès régional du Centre.

Le citoyen Goulette, de Nancy, a, lui aussi soif de réformes ; mais il repousse les révolutions violentes et attend de la raison et du patriotisme de la bourgeoisie le même exemple de patriotisme que donna la noblesse dans la nuit du 4 août. Il veut l’éducation par la mère et déplore l’imprévoyance de la société qui a laissé la femme ignorante.

Il veut aussi l’instruction laïque, gratuite et obligatoire, mais il demande surtout que cette instruction soit soustraite à l’influence du prêtre, et il prétend que mieux eut valu rapporter la loi de 1850 qui permet au prêtre de pénétrer dans l’école que de renvoyer un millier de moines paresseux. Il réclame enfin des écoles professionnelles et des cours du soir, afin de faire, non pas des bacheliers, mais des hommes véritablement instruits.

Dans une de ces improvisations brillantes et chaleureuses qui lui sont familières, le citoyen Chabert dit que le précédent orateur a voulu prémunir la bourgeoisie contre les dangers qu’elle court en refusant de donner l’éducation intégrale. S’il était démontré que la bourgeoisie peut se convaincre de ces dangers, elle n’aurait pas à craindre la révolution ; mais l’orateur défit qu’on puisse le prouver. Si au contraire il est démontré que la bourgeoisie ne peut accorder les réformes qu’on réclame, la révolution s’impose ; non pas une révolution immédiate, car le peuple n’a pas pour cela l’instruction nécessaire, en en changeant de système il n’aurait encore fait que de changer de maîtres.

Il faut donc qu’il s’instruise, qu’il étudie, qu’il travaille pour voir enfin se lever pour lui le règne de la justice et de la vérité.

La séance est levée à minuit et quart et le président annonce qu’il y aura cette après midi séance extraordinaire pour entendre les orateurs qui doivent encore prendre la parole sur la question de l’éducation et de l’instruction.

* * * * *

Dans la suite du congrès modéré deux autres congrès vont se tenir : à Paris (1881) et à Bordeaux (1882).

Du congrès de Paris, tenue Boulevard de Saint-Mandé, il se dégage une impression de fin de cycle qui se confirmera à Bordeaux l’année suivante ; à peine trente délégués de Paris pour 6 de province représentant trois localités (Châtellerault, Toulon et Bordeaux) et un total de 35 chambres syndicales ou union de chambres syndicales et deux cercles d’études.

Le compte rendu nous apprend que « le citoyen Desmoulins délégué des instituteurs n’a pas été admis au congrès ».

« Les organisateurs de ce congrès (de Paris) notamment l’Union des chambres syndicales ouvrières qui se proposaient de réagir contre les tendances révolutionnaires du congrès dissident ont manifestement été en dessous de la tâche, non seulement aucune propagande sérieuse n’a été faite en cours d’année ce qui explique le nombre infime d’adhésions mais à la veille du congrès il n’y avait pas de local assuré. »

« Les discussions furent assez ternes, tous les délégués étant acquis aux théories de la coopération sauf celui du cercle des prolétaires positivistes. »

Le congrès de Bordeaux confirmera le déclin. À peine 17 participants dont 13 de Bordeaux représentants 13 chambres syndicales, 2 de Paris 1 de Niort et un d’Algérie.

La dernière tentative des modérés, conduit par Veissier (participant des congrès du Havre et de Paris) et l’Union des chambres syndicales ouvrières de France, pour ressaisir la conduite du mouvement ouvrier, à Lyon en 1886, tournera à leur total déconfiture. D’une alliance avec la bourgeoisie qui pouvait tactiquement se justifier entre 1873-1877 face à la réaction cléricale et monarchiste —Après tous les ennemis de mes ennemis ne sont pas nécessairement mes amis mais peuvent être des alliés dans un moment précis — ils avaient fait un marché de dupes.


[1]  Le Havre du 19 novembre 1880

[2] séance du vendredi soir