Cinquième séance, samedi 19 novembre 1880

lundi 14 juin 2010
par Vincent Dubuc
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Suite de l’instruction et de l’éducation.

Le Congrès indépendant a tenu samedi après-midi, une séance extraordinaire pour épuiser la liste des orateurs inscrits sur la question de l’instruction et de l’éducation. On comptait environ une quarantaine de personnes dans la salle.

Le citoyen Payre, de Saint-Chamond, présidait, ayant pour assesseurs les citoyens Renaud, de Commentry, et Pelluet de Paris ; secrétaires : les citoyens Colliot, Corbon, Hébrard et Roux.

Dix orateurs ont pris la parole ; ce sont les citoyens Bestetti, Fauché, Franchissain, Dupas, Pelluet, Lehoux, Cavallié, Pluie, Mollin et Bourget.

Tous, à part quelques différences insignifiantes, ont conclu à l’instruction intégrale de la femme à la charge de la société.

Septième séance (samedi soir)


De la Femme


Le congrès s’est mis en frais de décoration. Des guirlandes de lierre nouées par des écharpes rouges, festonnent agréablement les galeries. De chaque côté de la scène, sur des trophées de drapeaux rouges, ressortent des écussons bleus portant le nom des villes représentées au Congrès

Plus nombreuse que jamais, l’assemblée est plus turbulente aussi. Le bruit du dehors, où s’agitent plusieurs centaines de personnes qui essayent vainement de pénétrer dans un local déjà trop plein, parvient jusque dans la salle et cause quelques tumultes. D’autre part, le public, à peu près exclusivement bourgeois, se montre assez généralement septique et gouailleur, ce qui lui vaut parfois de la part des membres du Congrès de vertes algarades. On a même parlé de cabale, mais nous avons la ferme conviction qu’il n’en était rien. La vérité est que le public, trop serré, en partie debout,étouffant dans une salle trop étroite, était devenu fiévreux.

Au bruit de la sonnette, vigoureusement agitée, un silence relatif s’établit. Il est procédé aussitôt à l’élection du bureau, qui est ainsi constitué : présidente, la citoyenne Paule Minck ; assesseurs, les citoyens Cavallié et Coupat ; secrétaires la citoyenne Rouzade, les citoyens Marin, Fauché et Castan.

L’appel nominal constate la présence de tous les délégués. Connaissance est donnée par la citoyenne Paule Minck, de lettres d’adhésions venues de Toulon, Rennes, Narbonne, Angers, Armes et Paris. On remarque notamment l’adresse de félicitations signée du citoyen Gaillard père.

Ordre du jour.


La parole est donnée au citoyen Fehr sur la question de la femme. On entend difficilement l’orateur, dont la parole, violemment tintée de germanisme, domine difficilement les bruits de l’assemblée.

Nous croyons saisir cependant que, considérant l’exploitation du travail de la femme par une minorité oisive, il demande l’égalité civile et politique des deux sexes.

Le citoyen Bestetti se fait mieux écouter. Il faillit cependant tout compromettre en mettant les pieds dans le plat.

« On a eu, dit-il, l’effronterie de déclarer au Havre qu’il n’y avait pas de question sociale. Un aveugle seul pouvait parler ainsi. Il est vrai que l’homme qui prononçait ces paroles n’est que borgne, qu’il a aujourd’hui 30 millions et qu’il paie son cuisinier 14.000fr. » Des protestations éclatent de tous côtés et pendant un moment la citoyenne Paule Minck agite aussi vainement la sonnette que M. Gambetta lorsqu’il s’agit du farouche Baudry d’Asson. Le citoyen Bestetti, qui en a vu bien d’autres à ce qu’il dit, ne se laisse pas impressionner pour si peu et continue imperturbablement sa harangue.

Il veut précisément, dit-il, à propos de la femme, soulever un coin de cette question sociale niée par Gambetta. L’homme traite partout la femme en esclave. La femme prolétarienne travaille partout et toujours, à l’atelier, à la maison. Jamais de repos : elle n’a pas même la liberté du foyer. Les hommes au moins, une fois leur journée finie, n’ont plus rien à faire.

La femme est loin d’être aussi bien partagée. Il faut que le prolétariat rentre en possession du sol, du sous-sol et des instruments de travail pur que la femme au lieu de concurrencer à vil prix le travail de homme, puisse rester chez elle à élever ses enfants.

(Ici la voix de l’orateur est couvert par le bruit. Le citoyen Roblet monte à la tribune pour une motion d’ordre et demande si c’est un parti prit de la part de certains orateurs de troubler la réunion. Les tapageurs qui se moquent si volontiers des orateurs ouvriers pourraient au moins prendre de ceux-ci une leçon de convenances, car ils savent au moins respecter leurs hôtes lorsqu’ils sont invités quelque part. (Bravos) Le public pourrait bien en faire autant. Ce quos ego fait merveille et le calme se rétablit.)

Le citoyen Bestetti reprend sa lecture et dit qu’il faut assainir la condition morale et matérielle de la femme. Le code civil et le code pénal sont tous entiers pour l’homme contre la femme. La femme n’est pas l’égale de l’homme devant la loi. Elle est esclave partout. Il faut supprimer ces lois égoïstes par des contrats liés.

Il faut que la femme ait le produit intégral de son travail, et alors elle aura conquis une partie de l’indépendance qui lui est due ; alors elle ne sera plus obliger de contracter un lien qui n’a de raison que le salaire de l’homme. Alors elle pourra au moins choisir en toute liberté celui qui doit être son mari et le père de ses enfants. Puisque la société exige de la femme tous les devoirs, exigeons au moins qu’elle ait tous les droits. L’orateur présente en résumé les conclusions suivantes :

1° Égalité absolue de l’homme et de la femme ; 2°Instruction intégrale et professionnelle de la femme ; 3°Égalité de salaire pour l’homme et pour la femme ; 4° Retour à la collectivité des sol,sous-sol et instruments de travail. L’outil à l’ouvrier, la terre au paysan.

Le citoyen Roblet a mandat impératif de demander l’émancipation civile, civique et économique de la femme. Pour les bourgeois comme chez les prolétaires, l’orateur le reconnaît, la femme est la déshéritée des déshérités. Levée la première couchée la dernière, elle s’épuise en un travail incessant, heureuse encore quand, considérée comme un instrument de travail, elle n’est pas considérée uniquement comme instrument de jouissance.

La femme doit être l’égale de l’homme et la société ne saurait s’émanciper en laissant une partie d’elle-même en esclavage. L’orateur conclut qu’il ne faut reculer devant aucun moyen pour arriver à l’émancipation de l’humanité tout entière.

Le citoyen Kahn, partisan aussi de l’émancipation de la femme, signale le résultat d’un procès qui vient de se juger en Russie et dans lequel trois jeunes filles qui s’étaient dévouées à la cause sociale, ont été condamnées aux travaux forcés à perpétuité.

L’orateur croit qu’il est du devoir du Congrès d’envoyer une adresse de sympathie et de solidarité aux nihilistes russes. Le Congrès décide que cette adresse sera envoyée.

La parole est donnée au citoyen Chabert. (Nombreux applaudissements.) L’orateur déclare que le groupe qu’il représente l’a chargé de demander pour la femme l’égalité des droits au point de vue civile, politique et économique. Il laissera aux citoyennes Paule Minck et Rouzade le côté civil et économique qu’elles traiteront avec toute compétence pour ne s’occuper que du côté politique.

Le citoyen Chabert affirme que la femme peut avoir des droits politiques égaux à ceux des hommes. Il est certain que si des droits leur étaient accordés de suite, les femmes, avec leur éducation cléricale, voteraient avec le curé et on n’aurait rien gagné à leur émancipation. Mais avec une toute autre éducation, une éducation commune aux deux sexes, la femme peut non seulement devenir l’égal de l’homme, mais encore le surpasser. N’a-t-on pas vu, en effet, des diplomates célèbres pour leur esprit et leur rouerie n’être que des jouets et des instruments dociles entre les mains de certaines femmes, infiniment plus fortes qu’eux.

N’a-t-on pas vu certain soldat, devenu président de République par la grâce du hasard et de la réaction, agir aveuglément suivant les ordres de sa femme, conseillée elle-même par son confesseur jésuite. D’ailleurs, les exemples d’émancipation des femmes ne manquent pas. En Amérique, dans quelques États, elles ont des droits politiques ; dans certains autres, des droits municipaux, et on ne s’en trouve pas plus mal. Travailleurs, mes amis, s’écrie l’orateur, si vous écoutiez vos femmes, vous resteriez plus souvent au logis et vous iriez moins au cabaret.

La capacité des femmes, personne d’ailleurs ne la conteste. Dans les lettres, dans les sciences, dans les arts, on voit des femmes occuper le premier rang. Dès lors, pourquoi les femmes ne réussiraient-elles pas aussi bien dans la politique, qui n’est, ou plutôt qui ne doit être que l’exercice de l’honnêteté. Les femmes à l’assemblée, dit-on avec leurs bébés : spectacle ridicule. Ah ! citoyens, on voit bien que vous n’assistez pas souvent aux débats parlementaires. Autrement, vous conviendriez que les vagissements d’un enfant ne sauraient plus ridicules que le bruit des couteaux à papier.

En se résumant, le citoyen Chabert déclare que ses amis et lui sont décidés, lors des prochaines élections, à nommer une femme au conseil municipal de Paris, afin d’affirmer ainsi l’égalité des deux sexes, envers et contre la législation. On dira alors à la bourgeoisie : « Si vous n’acceptez pas cette amélioration, c’est que vous êtes comme la noblesse en 89, et s’il vous arrive ce qui est arrivé à la noblesse, ne vous plaignez pas, vous l’aurez mérité. (Nombreux applaudissements.)

La citoyenne Rouzade déclare que les droits de la femme doivent être les mêmes que ceux des hommes. On a donné à la femme moins de droits parce qu’elle est la plus faible, mais alors, pour être logique, il faudrait que la balance de la valeur humaine fût une tête de turc et que la première place fût donnée à celui qui amènerait le mille. On dit aux femmes : ainsi on ne vous a appris que des prières : ce n’est pas notre faute. Si les gouvernants ont escamoté les trois quarts des droits de l’homme, les femmes n’ont pas de droits du tout. Il est vrai que le mari ne peut pas vendre sa femme, mais il dispose de tout son avoir. S’il y a division dans le ménage, on donne les enfants à l’homme ; mais si la femme n’est pas mariée, on lui laisse ses enfants et on lui interdit la recherche de la paternité. Il faut se débarrasser de l’idée de l’infériorité de la femme qui vient du clergé et qui ne vaut rien, comme tout ce qu’il enseigne. Cette idée est la cause de presque tous nos malheurs, de l’exploitation dont nous sommes l’objet.

C’est par l’infériorité des salaires de la femme que l’on a fait baisser le salaire de l’homme ; c’est par elle que la famine et la honte sont entrées dans le ménage des prolétaires, car si les femmes et les filles des ouvriers pouvaient gagner assez pour se suffire, il n’en est pas beaucoup qui se vendraient. C’est pourquoi l’orateur conclut à l’égalité absolue des droits civils et politiques de l’homme et de la femme ;

Avant de quitter la tribune, la citoyenne Rouzade dit qu’à propos d’une autre discussion, elle a demandé que les enfants fussent élevés aux frais de la collectivité. Le moyen pratique est bien simple. Si les classes dirigeantes n’étaient pas les ennemis du prolétariat, elles prendraient les enfants du peuple et à l’aide des fonds du budget de la guerre, elles donneraient aux garçons de 10 à 15 ans une éducation à la fois civile et militaire. On instruirait les filles sans l’aide des cultes. Il faudrait pour cela supprimer les armées permanentes et le clergé officiel. Mais où serait le grand mal ? C’est quand la France n’avait pas d’armées organisées qu’elle s’est montrée la plus grande dans les batailles, et quant au clergé, on le laisserait exercer en paix son commerce comme les autres boutiquiers. (Rires et applaudissements.)

Les citoyen Mollin et Jonquet concluent tous deux à l’égalité civile de l’homme et de la femme par la révolution.

À ce moment, le bruit devient tel que la citoyenne Paule Minck suspend la séance pour quelques instants. Tout à coup les portes sont enfoncées et la salle se trouve envahi par un flot de spectateurs venus du dehors. Au bout d’un instant, le tumulte cependant s’apaise et la parole est donnée à la citoyenne Paule Minck.

Après les discours que l’on vient d’entendre, l’orateur n’a plus à s’occuper que de l’affranchissement de la femme dans la famille.

De quoi se plaint donc la femme, quand elle crie que sa chair saigne, qu’elle est froissée, brisée, anéantie ? C’est que, le code en main, on tue la femme. Le code est le fruit le plus direct du despotisme. La convention avait commencé à rompre cette chaîne. Bonaparte est venu qui en a ressoudé les anneaux. Il a confisqué, écrasé la femme comme il a confisqué et écrasé la nation.

Le Code n’est que la glorification du droit des maîtres, qu’ils s’appellent potentats, pères ou maris. Le Code de Bonaparte décide que la femme ne peut remplir de fonctions civiles. Il met la femme au même rang que les mineurs, les fous, les incapables et les interdits. C’est grâce au Code que l’homme peut vendre, aliéner, donner les biens de la maison, et il semble qu’il n’ait été inventé que pour permettre aux hommes d’entretenir leurs maîtresses avec les vêtements de leurs épouses. Un seul droit est accordé à la femme : le droit de tester ; mais ce droit in extremis ne semble avoir été réservé à la femme que pour lui permettre d’enrichir les couvents et les presbytères. Pour ce qui concerne la direction des enfants, c’est encore la même chose : le consentement du père suffit ; aussi arrive-t-il que l’enfant ne respecte pas sa mère en voyant combien peu de droite lui sont attribués.

Si la loi est à ce point inique, c’est qu’elle descend de la loi romaine en droite ligne et qu’il faut toujours se méfier des législateurs italiens, qu’ils soient romains ou génois (Attrape, Gambetta.) En passant par le Moyen-Âge, la loi est devenue cléricale. N’est-ce pas au Concile de Maçon qu’un père de l’Église posait cette question : « La femme a –t-elle une âme ? » et le Concile a répondu : Non ! »

En donnant des droits aux femmes, conclut la citoyenne Paule Minck, vous les rendez sérieuses. Jusqu’ici, on les a traitées en enfants et les enfants n’ont pas de responsabilité. On parle de la guerre ; nous espérons bien qu’il n’y aura plus de guerre dans la société réformée. Mais, s’il survenait encore des 2 Décembre ou des 18 brumaire, nous serions les premières à combattre le despotisme.

Si vous voulez avoir des citoyens, émanciper la femme ! Est-ce que vous n’avez pas de peine quand vous sentez que votre femme vous est trop inférieure ? Il faut que la République s’établisse dans la famille comme dans la société ; il faut que la femme soit indépendante, pour qu’elle soit morale et forte, pour qu’elle soit la véritable compagne de l’homme, pour qu’elle lui dise : « Va de l’avant, va toujours, et si tu meurs, je saurai te venger ou te suivre. » Double salve d’applaudissements.)

« L’orateur continue en disant qu’elle est anarchiste c’est-à-dire qu’elle ne veut pas de maître pas de gouvernement. Quand il n’y a pas de ministre nous sommes presque en anarchie et nous sommes presque en anarchie et nous sommes très heureux car nous n’avons plus de maître. Elle termine en disant : On a voulu écraser la Commune de Paris, mais de son cerveau brisé la cervelle a rejailli sur nous tous. » [1]

À part quelques interruptions peu graves, le discours de la citoyenne Paule Minck avait été écouté avec beaucoup d’attention. Mais à partir de ce moment, la séance est devenue fort tumultueuse. A chaque instant les cris, les exclamations les plus divers partent de tous les côtés de la salle. Dans ce désordre connu, les approbateurs font presque autant de bruits que les contradicteurs.

Des incidents assez comiques se produisent. Quelqu’un ayant dit d’un interrupteur : « c’est un jésuite » la citoyenne Paule Minck réplique avec esprit : s’il y a ici un citoyen jésuite, laisser le s’approcher de nous ; cela lui fera peut-être du bien. » Il en est de plus sérieux. Le citoyen Theiz, rédacteur de l’Intransigeant, déclare, au nom de la presse parisienne, qu’il n’a jamais assisté à une scène aussi scandaleuse. Il ajoute que la bourgeoisie a besoin d’écouter ce que viennent dire les ouvriers dans ces assises du prolétariat, et qu’elle n’a pas le droit de rire des incorrections de leur langage, car c’est elle qui est responsable de leur ignorance. Mais cela n’empêche pas le bruit de recommencer à chaque instant.

C’est donc au milieu de nombreuses manifestations en divers sens que les citoyens Sanlaville, Lernaut, Fauché, Larcher, Guéraud, Bordat, Coupat et Mollin prennent tout à tour la parole pour conclure à peu près uniformément à l’émancipation de la femme, pacifiquement, si possible, et s’il est besoin, par une révolution sociale.

À onze heures moins le quart, la liste des orateurs étant épuisée, la citoyenne Paule Minck lève la séance.


[1] Pièce 76