Sixième séance, dimanche 20 Novembre 1880

lundi 14 juin 2010
par Vincent Dubuc
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Autant la réunion de samedi soir était brillante et animée, autant celle d’hier était triste. La salle était à moitié vide et le calme le plus complet y régnait. Nous ne parlons pas, bien entendu, des manifestations avinées de quelques individus qui avaient plus que de raison fêté le saint dimanche.

Malgré la fatigue visible, les délégués font bonne contenance. Cinquante-neuf d’entre eux répondent à l’appel nominal.

La présidence est donnée par acclamation au citoyen Donjon, qui vient d’être, lui aussi, remercié par son patron pour avoir pris part aux délibérations du Congrès collectiviste. Le citoyen Fauché annonce que d’autres délégués, entre autres les citoyens Dormoy et Lehoux sont ou vont être également renvoyés pour la même cause.

Cet incident étant clos, on achève de constituer le bureau qui est ainsi composé : assesseurs, les citoyens Dormoy et Creissen ; secrétaires, la citoyenne Rouzade, les citoyens Fauché, Corbon et Ménard.

Lecture est donnée par l’un des secrétaires des lettres et télégrammes de félicitations adressés au Congrès, de Reims, Paris, Beziers, Bordeaux, Toulouse, Valence, Roanne, Genève, Rennes, Bruxelles, Troyes et Grenoble.

Ordre du jour – représentation du prolétariat aux corps élus.


Le citoyen Fautras, de Tours, proteste contre toutes mesures violentes ; mais il recommande que, par des efforts constants et au moyen d’une agitation continue on arrive à la formation du quatrième État, afin que l’on s’habitue à compter avec les masses. Il adopte la représentation du prolétariat aux corps élus, mais il repousse tous les moyens révolutionnaires.

Le citoyen Leguillouton, de Nantes, dit que, dans un récent discours prononcé au Havre même, le citoyen Floquet a dit qu’il était bon et nécessaire que les députés et autres représentants élus vinssent de temps en temps se présenter devant leurs électeurs. Pourquoi les représentants du prolétariat n’iraient pas à la Chambre pour s’occuper de leurs propres affaires ? Mais on ne le voudra pas et le suffrage universel, mal compris et mal appliqué, n’empêchera pas la révolution sociale.

Le citoyen Roux, de Marseille, ne considère pas la représentation prolétarienne aux corps élus comme se rattachant directement à la question sociale. Il ne l’admet pas moins à titre transitoire. Parmi les rares députés qui lui sont favorables, le prolétariat compte de voix éloquentes ; mais elles sont insuffisantes et il faut envoyer à la Chambre, avec mandat impératif, des ouvriers, des paysans, chargés de défendre la cause prolétarienne. Si les ouvriers n’ont pas le diplôme de la science, ils ont du moins le diplôme de la misère qui donne l’éloquence de l’âme.

Forts de leur mandat ils en sauront assez pour demander la suppression du budget des cultes la suppression du volontariat d’un an, la liberté de réunion, la liberté de la presse, que les fainéants opportunistes n’ont su ni demander ni obtenir. Ce que l’orateur redoute par-dessus tout, en effet, ce sont les amis de Gambetta, et il part de là pour faire une charge à fond de train contre le président de la Chambre, qu’il accuse de tous les pêchés d’Israël, et notamment d’avoir mis sa main dans la main du massacreur Galliffet. « Prenons en main nos intérêts, dit-il en terminant, et nous obtiendrons la révolution sociale. Acceptons les candidatures ouvrières avec mandat impératif, pour combattre la bourgeoisie. Nous sommes le nombre : sachons être la force. »

Le citoyen Leprieur, de Paris, invoque les mêmes arguments et dénonce le citoyen Nadaud, député des prolétaires, qui s’est vendu à la bourgeoisie opportuniste. Il faut envoyer à la Chambre des députés prolétaires, avec mandat impératif, que l’on forcera à rendre des comptes à leurs mandants tous les mois et tous les huit jours s’il le faut. L’orateur demande aussi que toutes les fonctions élues soient rétribuées. Nous n’espérons pas, dit-il, avoir la majorité aux assemblées ; mais en y envoyant des représentants du prolétariat nous aurons assuré du moins une utile propagande.

Le citoyen Duluc, délégué des cochers de Paris, croit aussi que la représentation du prolétariat avec mandat impératif, hâtera la marche de la Révolution. Les prolétaires veulent tout renverser parce que la situation actuelle est honteuse et criminelle ; mais ils ne sont révolutionnaires que dans le but d’établir la paix universelle.

Le citoyen Duluc n’aime pas beaucoup non plus les opportunistes et surtout leur chef de file, M. Gambetta, qu’il appelle irrévérencieusement « gros ventru ». Est-ce que par hasard l’orateur aurait eu à trimballer dans sa voiture le président de la Chambre et qu’il aurait eu des difficultés avec « son bourgeois » ? On a vu des choses plus extraordinaires.

Le citoyen Cressent, de Marseille, exhorte les prolétaires à se grouper, afin d’obtenir quelques sièges à la Chambre.

Le citoyen Bordat, au nom de la minorité du Congrès régional de l’Est (son collègue, le citoyen Sanlaville, parlera au nom de la majorité), déclare que cette minorité est en désaccord avec tous les orateurs précédents, en ce que, d’après elle, c’est la représentation elle-même qu’il faudrait détruire radicalement ? C’est l’institution, c’est le milieu qui est mauvais, ce ne sont pas les hommes. Quel que soit le travailleur qu’on enverra dans une assemblée, il deviendra mauvais aussi.

On l’a si bien compris à Lyon qu’au lieu de choisir un député parmi les 35.000 tisserands, on a préféré nommer Blanqui, qui est un bourgeois, plutôt qu’un prolétaire qui n’aurait pas manqué de passer à l’ennemi. La preuve que les institutions actuelles sont détestables, c’est que Thiers n’ a pas fait mieux que Mac-Mahon, que Tolain n’a pas fait mieux que Louis Blanc, et que Clemenceau puisse se targuer de réussir mieux que Gambetta. Au nom de la minorité de ses commettants, le citoyen Bordat recommande des candidatures de protestations et non des candidatures de classes.

Le citoyen Roblet dit que si ses amis et lui ont accepté le programme minimum, c’était pour organiser la classe ouvrière en parti distinct en laissant faire la preuve que le parlementarisme ne donne rien de bon.

Ils ont décidé de poser une candidature féminine, c’est-à-dire inconstitutionnelle au Conseil municipal de Paris. Quand cette élection aura été faite et que le gouvernement la brisera, le peuple verra enfin que le bulletin de vote, cette arme pacifique tant prônée, ne sert à rien, qu’on ne tient nul compte de ses décisions, et c’est ainsi qu’on obtiendra la division définitive de la classe bourgeoise et de la classe prolétarienne.

Le citoyen Castan, de Marseille, dit que si les ouvriers ne sont pas ou sont mal représentés, c’est leur faute. Puisque les mandataires bourgeois ont mal rempli leurs devoirs, qu’on les revoie ; que les prolétaires fassent leurs affaires eux-mêmes. L’orateur veut que toutes les classes soient représentées et non pas une seule, et demande que les fonctions électives soient rétribuées. Les Chambres syndicales sont le meilleur moyen d’assurer les élections ouvrières.

Pour cela, il faut qu’elles s’occupent de politique afin d’arriver à constituer véritablement le parti ouvrier. Le progrès doit se faire par la Révolution progressive et non par la Révolution violente. Le peuple souverain a compté assez de victimes. Il ne veut plus voir de cadavres et il obtiendra la transformation du régime actuel par l’affranchissement et la fédération des communes. Sans cela, pas de communisme, pas de collectivisme possible. L’orateur conclu en conséquence à ce que, par tous les moyens possibles, on fasse arriver aux corps élus des représentants du prolétariat chargés, par mandats impératif, de poursuivre le triomphe de la Révolution pacifique et progressive.

Le citoyen Chabert dit que la question à l’ordre du jour a déjà été examinée sous toutes ses faces par les orateurs qui l’ont précédé à la tribune. Il se bornera en conséquence à traiter un seul point qui n’a pas été touché.

Si nous sommes partisans de la représentation directe du prolétariat, dit-il, ce n’est pas pour que la politique reste une arène ouverte à toutes les ambitions, c’est pour que les députés ouvriers, abrités par l’immunité parlementaire, puissent se faire des propagandistes, des semeurs d’idées. Dans l’état actuel, quand nous voulons exposer nos doctrines, nous n’avons ni liberté, ni autorité, ni mandat, et l’on se méfie de nous.

La presse elle-même n’est pas libre ; elle est esclave du capital, et même affranchie de ce côté elle tremble toujours sous la menace du procès en diffamation, quand elle songe à protéger le faible contre le fort. C’est pour cela que nous voulons que nos députés, ou plus justement nos délégués jouissent de l’immunité parlementaire, pour pouvoir se faire sans crainte les propagateurs de la vérité. Si un certain nombre de prolétaires jouissaient de cette immunité, au bout de quelques années les ouvriers, les paysans seraient aussi socialistes que nous, et, devenus comme nous anarchistes, ils demanderaient qu’il n’y ait plus de gouvernement, plus d’État, que les délégations du peuple, ne donnent plus d’autre droit que celui d’être ses serviteurs absolus.

Qu’importe qu’on change l’étiquette, si l’on trouve toujours même chose dans le bocal ? C’est pour cela que nous voulons nommer des députés prolétaires avec mandat révocable. C’est par ce moyen que nous aurons enfin une politique honnête et vraiment démocratique ; c’est par ce moyen que l’on pourra éviter la Révolution violente. Il faut raccourcir le temps de la période éducative ; mais il faut aussi que nos représentants futurs ne puissent plus ne pas être honnête. L’orateur conclut en demandant la représentation prolétarienne comme moyen suprême de propagande.

Il demande aussi que grâce au mandat limité à une année, grâce à la démission du député donnée à l’avance à ses mandants, on puisse constituer véritablement le gouvernement du peuple par le peuple, c’est à dire le règne de la justice et de la vérité.

Jusqu’à la fin de ce discours, les auditeurs ont tenu bon ; mis à peine était-il terminé que la salle à commencé à se vider petit à petit. Un certain nombre de délégués ont quitté leurs bancs, et quelques-uns de ceux qui restent se livrent aux douceurs du sommeil,imités en cela par une parti du public clair semé qui se voit encore dans la salle. C’est donc au milieu d’une inattention à peu près général que se poursuit la lecture des rapports.

Le citoyen Boyer, de Marseille, demande aussi la représentation prolétarienne comme moyen d’agitation pour arriver à des concessions de la part de la bourgeoisie, bien que la révolution malgré tout, soit inévitable.

Le citoyen Jonquet, de Lille, conclut à la représentation prolétarienne avec mandat impératif.

Le citoyen Colliot, de Paris, demande des candidatures de classes, avec le programme minimum des travailleurs socialistes.

Le citoyen Bestetti, conclut à la séparation complète du prolétariat et de la bourgeoisie, à la création d’une presse révolutionnaire et à la représentation du prolétariat comme moyen d’éducation ;

D’autres orateurs prennent la parole et demande la représentation ouvrière aux corps élus avec mandats impératif.

La salle contenait environ 400 personnes (séance levée vers minuit) [1]


[1] Pièces sans numéro