En confidence intime...
Nous vivons vraiment de curieux temps !… Une épique époque, vraiment, où, tandis que l’on nous rebat les oreilles sur les ondes et à la télé des effets de la canicule et des grands départs en vacance, une… comment dire ? Ah ! Oui, c’est ça, une realpolitik par en-dessous, concoctée au Bilderberg (1) par ceux que l’on appelle les « Grands de ce Monde » et/ou les « Maîtres du Monde » projette pour dans pas longtemps un affrontement nucléaire sans précédent qui devrait commencer du côté du Moyen-Orient par Iran déclencheur interposé.
C’est qu’à force de le vouloir, ils vont bien finir par l’avoir –et nous avec !- cet affrontement entre grandes puissances (Etats-Unis, Chine, Russie, Europe aussi ?). Affrontement dont on ne peut aucunement présumer des conséquences sur l’état, à terme, de la biosphère. Quasi comme au début de l’année 1914, mon neveu, mais avec mégatonnes en plus…
Ce qui me sidère tout d’abord au plus haut point, c’est que ces prédateurs de haut vol envisagent les… « modalités » dudit affrontement quasi comme si on était encore au temps de CLAUSEWITZ, ce général et théoricien militaire prussien (1780-1831) qui influença les stratèges dans l’Art de la Guerre (comme en termes jolis ces choses-là sont dites !) jusqu’à la deuxième guerre mondiale ou peu s’en faut.
Or, le hasard a voulu que mon livre de chevet du moment me conduise à revoir et nuancer cet état de chose. Je lis, en effet, présentement, le Journal intime de Henri-Frédéric AMIEL* pour l’année 1866 et, à la page 279, je cueille les informations suivantes : « A Auxerre, NAPOLEON III réchauffe l’impérialisme campagnard contre les traités de 1815 et met la main sur la garde de son épée. (…) L’Italie et la Prusse arment avec frénésie. Le choléra renaît. L’Europe voit venir pour son été le triple fléau de la peste, de la guerre et de la faim.
Charmante perspective ! Le Danemark sera cruellement vengé ; (le Danemark en pleine crise -Si ! si ! Là, c’était une vraie crise…- CHRISTIAN IX avait provoqué, en 1863, l’intervention de la Diète de Frankfort et de l’armée Austro-Prussienne. Le Danemark luttant seul contre des forces supérieures, la Paix de Vienne, en octobre 1864, l’avait contraint à céder aux Austro-Prussiens tout le Slesvig et le Holstein, soit les deux cinquièmes de son territoire. –D’après Universalis, V, p. 320- Note Père Chat).
Mais laissons AMIEL continuer : … « ce cher BISMARCK (qui rime avec Danemark, comme le dit NADAUD** dans sa complainte), aura été, sans le savoir, la torche des furies. Plût au ciel que chaque infamie politique fut pareillement surveillée par Némésis (déesse grecque de la Vengeance, note Père Chat). Leur nombre diminuerait immédiatement, et l’histoire contemporaine serait plus honnête. Telle qu’elle se fait maintenant, la politique est encore un scandale ; elle a mis le masque de Tartufe sur le visage de MACHIAVEL, ce qui la rend presque plus laide que jadis. Qu’est-elle à cette heure ? La grande école du mensonge et de la duplicité, la violence simulant le droit, les convoitises du loup et du renard affublées de la fourrure du mouton. (…) Le spectacle de ce monde n’est pas du tout moralisant. Le sera-t-il un jour ? » (Op. cit. p. 280). Au jour d’aujourd’hui, près d’un siècle et demi plus tard, rien ne nous permet de répondre à cette question d’AMIEL par l’affirmative. Et c’est bien le moins qu’on puisse dire, tant macro et micro-sociologiquement, l’humanoïde -on le constate partout !- est –Ô combien !- malgré ses découvertes technologico-technocratiques, resté ce Roi des Prédateurs que nous décrivait plus haut Henri-Frédéric AMIEL. Le Roi de la Création ? Tu parles, Charles-Auguste !
Mais c’est encore le hasard qui a voulu qu’un de mes cousins me fasse parvenir, entre autres pièces, une de ses poésies, laquelle venait parfaitement illustrer cette perpétuation du bellicisme sur la Boule-Planète (B.P. !) Ce cousin, René CHEVALIER, pour ne pas le nommer, m’a autorisé à présenter son texte dans ce numéro du Lib’ et j’en suis tout à fait ravi et l’en remercie grandement. Car, comme disait l’ARTHUR : « La vie est la farce à mener par tous*** et tout ressenti de l’expérience quotidienne et historique doit être exprimé sous des formes diverses par le plus grand nombre possible d’individus. C’est du moins ce à quoi nous a invité feu le grand sociologue et anthropologue Pierre FOUGEYROLLAS à l’orée de son Freud, Marx et la Révolution Totale.
**** Ce cousin, né en 1921, vivant à Saint-Georges-le-Gaultier, petit bourg de la Sarthe, a pratiqué le dur métier de maréchal ferrant et s’est découvert sur le tard une vocation poétique. Sur ma demande, il a bien voulu m’envoyer quelques productions, je l’ai dit plus haut, et j’ai « tilté » sur sa poésie intitulée Mes vieux, compte-tenu de mes préoccupations du moment. Le lecteur, la lectrice comprendront aisément en lisant les vers suivants :
MES VIEUX
1 L’un s’appelait Alphonse, l’autre c’était Henri. / C’étaient d’anciens poilus de la grande guerre,
Tous deux fantassins, compagnons de misère, / Se répétant toujours pour empêcher l’oubli.
2 Après le mariage de leurs deux enfants / Les repas familiaux se firent plus fréquents ;
Mais immanquablement ces deux anciens soldats / Au cours des dîners revoyaient leurs combats.
3 Mais leurs conversations qui étaient peu variées / Les ramenaient toujours au fond de leurs tranchées
Et nous les écoutions vraiment impressionnés / Raconter les souffrances de ces années passées
4 Invariablement dans tous leurs souvenirs / Ils revivaient ensemble ce qu’ils durent subir.
Ils parlaient de Douaumont, du ravin de la mort / Du hameau de Fleury et de son triste sort
5 Du tunnel de Tavanes et puis du Fort de Vaux /Qui faillit devenir pour Henri le tombeau.
Et de l’horreur immonde du Chemin des Dames / Où tant de braves gars périrent corps et âmes.
6 Ils nous disaient aussi les retours à l’arrière / Où étant au repos ils oubliaient la guerre
Avec des quarts de vin, entourés des copains / Ne voulant pas penser à c’que sera demain…
7 Nos chers vieux parents sont depuis disparus / Quand advint l’autre guerre, ils furent très déçus
Car eux qui pensaient bien avoir fait la dernière / Trouvèrent évidemment la chose très amère. R.C., 89 ans.
René ne veut manifestement pas trop « forcer la dose ». La notion d’amertume est peut-être en-deçà de ce que ressentirent, au dernier trimestre 1939 et au début de 1940, les « vainqueurs » de la prétendue « der’ des der’ » de 14-18. Mais René est de ceux qui ne veulent jamais « envenimer les choses ». Il fait partie de ces bons esprits et de ces bonnes consciences qui aspirent au bien ; et ce, au premier degré du propos. Aussi, pour reprendre encore les confidences d’AMIEL en son Journal, je pourrais m’exclamer à mon tour après avoir lu mon cousin René : « Qu’on est heureux de connaître et de pratiquer quelques nobles âmes. Cela repose le cœur et restaure la foi au bien. Et vraiment cette compensation est nécessaire, pour nous sauver de l’amère ironie, et du doute envahissant ». (Op. cit. p. 280).
Comme ces derniers travers relevant de l’héautontimorouménos**** représentent bien, en effet, les affres de l’Enfer ici-bas ! Et comme le Grand Charles –BAUDELAIRE, bien sûr !- parmi une foultitude d’autres –hélas !, a eu à en connaître quelque chose… Le Père Chat (avec la participation de René CHEVALIER pour la partie poétique).
Notes (1) Le groupe ou club Bilderberg est un groupe de 130 personnalités parmi les plus puissantes du monde dans les quatre pouvoirs : militaire, politique, économique et médiatique, et qui se réunissent dans le plus grand secret tous les ans depuis 1954 dans des villes et des pays différents pour programmer, par en-dessous, le devenir du Monde et de l’Humanité.
• AMIEL (Henri Frédéric) est un écrivain suisse d’expression française (Genève, 1821 – 1881). Son Journal intime analyse avec minutie son inquiétude et sa timidité fondamentales devant la vie. (Le Petit Larousse). Editions Gallimard, Paris, 1959.
• * in Une saison en Enfer, Œuvres complètes d’Arthur RIMBAUD, Pléiade, éd. 1979, p. 99.
• ** ll doit être question de Gustave NADAUD (Roubaix 1820 – Paris 1893). Auteur de près de 300 chansons et de trois opérettes de salon. (D’après Larousse).
• *** Op. cit., Editions Anthropos, 1974, p.9. Pierre FOUGEYROLLAS (1923 – 2008) fut un philosophe, puis un sociologue et un anthropologue. Il fut, outre son militantisme politique très à gauche à partir de son engagement dans la Résistance, professeur de sociologie à l’Université de Dakar dans les années 60 et, parallèlement, conseiller du Président Léopold SEDAR SENGHOR. Il fut ensuite professeur, puis professeur émérite à l’Université de Paris VII. (C’est ce qui fait que, pour l’anecdote, il fut membre à Paris VII – Jussieu (aujourd’hui : Denis Diderot) de mes deux jurys de thèses de doctorats de troisième cycle, en psychologie sociale et en sociologie, en 1978 et 1979.) Personnage haut en couleurs, rétif à tout lien politique durable, « rhéteur occitan » selon Georges CANGUILHEM qui fut son professeur de philosophie à Toulouse, Pierre FOUGEYROLLAS est un personnage que ceux qui ont eu la chance de le connaître ne sauraient oublier.
• ****L’héautontimorouménos est, d’après une comédie de Térence (162 av. J.C.) l’homme qui se punit lui-même. C’est aussi le titre de la pièce LXXXIII des Fleurs du Mal de Charles BAUDELAIRE. Pièce dans laquelle le Poète fait cet aveu : Je suis la plaie et le couteau ! / Je suis le soufflet et la joue ! /Je suis les membres et la roue, / Et la victime et le bourreau !Je suis de mon cœur le vampire, / -Un de ces grands abandonnés / Au rire éternel condamnés, / Et qui ne peuvent plus sourire ! (in Œuvres complètes de Charles BAUDELAIRE , Pléiade, éd. 1999, p. 78.)

