130 ans de présence anarchiste au Havre

dimanche 7 mars 2010
par Jean-Pierre Jacquinot
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Les groupes anarchistes havrais et l’Ouvrier Normand (1886)

De septembre à décembre 1886 les compagnons d’Elbeuf éditèrent un journal qui eut 18 numéros et disparut suite à une loterie illégale. Dans la courte durée de parution les compagnons du Havre participèrent activement à la rédaction de cet organe. Cette participation permet de voir l’engagement des compagnons dans les luttes sociales havraises. A l’automne 1886 plus de 5.000 ouvriers étaient au chômage et des noms familiers reviennent sous leur plume : Mazeline , Chantiers Normands, de la Méditerranée ou les débauchages qui s’annoncent vont augmenter ce chiffre. Ils nous disent aussi les efforts pour organiser ces sans-travail, les difficultés que la mairie met à leur fournir une salle. En décembre ils parviendront enfin à un immense meeting avec Louise Michel et Tortelier (un des pères de la théorie de la grève générale) le dimanche 26 dans la salle de l’Elisée.

Les invincibles patriotes.

La crise économique amène nécessairement des réflexes troubles alimentés par des gens intéressés à profiter de la situation pour générer des réactions xénophobes. Ainsi un placard affiché dans les rues du Havre sera l’occasion pour les compagnons de réagir vigoureusement au racisme dans un article intitulé : « Un placard au Havre »

« Un placard signé les invincibles et faisant appel aux ouvriers sans travail contre l’emploi des ouvriers étrangers au Havre a été trouvé dans une rue près de la Bourse. « Nous ne pouvons faire que protester contre ces Invincibles, qui nous font l’effet de ne pas avoir la moindre notion d’humanité, car dans un passage de leur placard ils en donnent la preuve en disant « qu’il faut se débarrasser de ces étrangers maudits qui ravagent le pays. ». Ce passage vise donc à faire augmenter la haine des ouvriers français et étrangers, à produire des rixes et des meurtres dont les Invincibles se rendent responsables.

« Si les ouvriers étrangers travaillent à meilleur compte que nous, ce n’est pas à ces pauvres malheureux que l’on rejette de partout qu’il faut s’en prendre ; c’est à l’exportation, à leur buveur de sueur, qui se transforme goutte à goutte en pièce d’or dans lecoffre-fort, à qui il faut s’en prendre, parce que c’est lui seul qui les faits ce qu’ils sont.

« Tout homme a le droit de travailler et de vivre où cela lui plaît ; mais suivant l’expression des Invincibles –Il faut ou qu’ils meurent de faim ou qu’on les expulse- Ce qui nous prouve que nous avons affaire à des patriotes.

« Toutes ces haines ouvrières que les dirigeants se plaisent à entretenir pour retarder d’autant plus notre émancipation, ne disparaîtront que par l’Internationale, autrement dire l’union de tous les peuples.

Et de conclure :

« A nous socialistes, de faire appel à tous –français et étrangers- de nous solidariser pour arriver à l’émancipation humaine, et aux premiers pas, c’est de détruire le Capital et d’abolir l’Autorité, comme cela, les travailleurs pourront manger à leur faim et se vêtir convenablement.

« A bas les frontières et les autoritaires et détruisons les préjugés.

Les Socialistes Havrais.(1)

D’autres articles démasquent les socialistes à faux nez, le colonialisme, et plus particulièrement l’équipée du Tonkin dans laquelle les négociants de la place (Siegfried) avaient de gros intérêts.

La fausse pitié bourgeoise face aux travailleurs victimes de la modernisation est dénoncée avec vigueur à propos du sort fait aux haleurs du port. Ces derniers le plus souvent vieux retraités de la marine de commerce tiraient à la main les navires passant les sas des bassins, à raison de 30 centimes par bâtiment. 60 sur les 110 employés furent licenciés au début de l’été 1886. Et le Courrier du Havre de larmoyer sur : « Ces pauvres gens qui, pour la plupart, sont des vieillards et des infirmes, que vont-ils devenir ? A cause de leur grand âge et de leurs infirmités, tout autre travail leur est à peu près interdit. » Six mois plus tard malgré une délibération du conseil municipal en date du 23 juin aucune solution n’avait été trouvée. Et l’Ouvrier Normand de poser la question : « Naïf journaliste qui s’occupe du sort de ces robustes vieillards infirmes, que deviendront-ils ? quel sort leur est réservé ? Vos griffonnages ne le disent pas clairement. La faim ! le froid ! le suicide ! « Et quand on pense que ces hommes anciens marins, ont mille fois bravé la mort dans les naufrages pour sauver vos richesses, canailles ! »

(1) On remarquera que les compagnons de l’époque considéraient les termes « anarchiste, libertaire et socialiste » comme synonymes. A mettre en parallèle avec l’attitude d’autres, en 1912, qui appelèrent un de leur groupe « groupe communiste » sans autre précision et cela jusqu’en décembre 1920 c’est à dire dans l’après guerre 14-18.

1892

Si l’année 1892 sera en France celle du scandale de Panama et des attentats anarchistes ou réputés tels, au Havre aucun attentat ne sera recensé. Le 13 septembre de cette année deux compagnons, Albert Goubot et Georges Caron seront condamnés à trois mois de prison ferme pour avoir déclaré dans une réunion tenue à Franklin le 10 septembre précédent : « Nous sommes 2000. L’occasion est bonne. Il faut en profiter. Réunissons nous, donnons le signal d’alarme et formons un groupe pour nous débarrasser des ventrus et des parasites. »

Le Producteur

Moins de deux ans après l’Idée Ouvrière, en mai 1890, les compagnons vont récidiver l’expérience. Ou tout au moins essayer car cette fois la répression fera tournée court la tentative. En ce temps là la presse anarchiste était abondante dans les titres et courte était la vie de ses organes souvent en butte aux poursuites. L’Idée Ouvrière, fait rare à l’époque, mourra non pas sous les coups des chats-fourrés mais de l’optimisme des compagnons plus riches d’idéal que d’espèces sonnante et trébuchante !

La courte vie du Producteur pourtant né pour être hebdomadaire mérite d’être conté. Sans se faire d’illusion sur le 1er Mai les compagnons avaient choisi cette date pour lancer leur journal dont le premier numéro portait la date du 30 avril 1890. Le 29 et le 30 avril deux compagnons qui participaient au collage de la fameuse affiche « Le père Peinard au populo » à Sanvic et au Havre Louis Lesouève(1) et Léon Biquin(2) étaient interpellés.. Le 1er Mai ce fut le tour de François Heudier(3) d’être interpellé alors qu’il diffusait Le Producteur. Pour faire bonne mesure Jules Deschamps(4) gérant déclaré du journal était interpellé à son domicile 107, rue Victor Hugo.

Ensuite les choses vont aller vite. Les trois premiers compagnons seront déférés devant le tribunal correctionnel pour, je cite : « Pour avoir placardé l’affiche du Père Peinard offrant les caractères délictueux d’une provocation à un attroupement, » Léon Biquin à un mois de prison et Louis Lesouève à quarante jours de la même peine. Heudier sera condamné à deux mois de prison pour « provocation directe à un attroupement non armé » en distribuant le journal Le Producteur. Quant à Jules Deschamps il sera un peu plus tard condamné à trois mois de prison en tant que gérant du Producteur.

Note : Ses quatre principaux animateurs emprisonnés Le Producteur finira là sa brève carrière. Il est bon de connaître la situation des compagnons au moment de cette affaire. (1)Louis Lesouève est né à Crissé dans la Sarthe le 7 septembre 1864 c’est un ouvrier ébéniste. Célibataire. (2)Léon Biquin lui est né le 5 septembre 1866 à Sancerre dans le Cher il est menuisier. Célibataire. (3)François Heudier est né au Havre le 30 juin 1863 c’est un journalier du port (docker) il vit en union libre avec une marchande de quatre saisons Augustine Hébert avec qui il a eu un enfant âgé de deux ans en 1890. (4) Jules Deschamps typographe est né à Caudebec Lès Elbeuf le 18 mars 1869 il vit avec Marie Leveillard ils ont un enfant de deux ans.

Comme on le voit le mouvement anarchiste havrais est bien ancré dans la classe ouvrière de son époque.

La Raison

C’est au congrès régional de la Fédération anarchiste de Normandie tenu à Rouen le 18 décembre 1932, salle Barette, 35 place Carnot, que fut décidé la création de la « Raison » (renseignement fourni par le camarade Levarey de Rouen. Le premier numéro paru en janvier 1933 et le dernier connu en juillet 1936. En tout 43 numéros d’une parution régulière dont nous n’avons pu malheureusement retrouver que quelques exemplaires.

La Raison se présente sous la forme d’un quatre pages (35cm,x47cm) d’un tirage de 2000 à 2500 exemplaires suivant les époques. Le sous-titre : « journal du peuple » et en première et dernière page : édition de Rouen et édition du Havre. Le numéro 43 marque un changement dans la manchette dont le sous titre devient : Journal du peuple, Rouen, Yvetot, Dieppe, Neufchatel-en-Bray , Le Havre.

Le gérant était Alfred Thébault (Rouen), l’administrateur Raymond Lachêvre (LE Havre). Au pont de vue rédactionnel Charles Noël (Oissel) s’occupait de Dieppe, Neufchatel, Yvetot et rouen. Jacques Morin de la région du Havre.

Si le journal aborde tout les thèmes chers aux anars (pacifismes, néo-malthusianisme, anti-cléricalisme etc), il surprend par son ton. En effet on n’y trouve pas –ou très peu d’articles théoriques. Deuxième surprise le journal est presque entièrement destiné aux campagne : la majeur des pages des exemplaires que nous avons eu entre les mains traite en effet des problèmes ruraux et montre une énergique lutte contre aussi bien les Croix de Feu que les Chemises Vertes de Dorgères. Sans oublier bien sûre les cléricaux et autres réactionnaires. On y trouve aussi, chose rare dans la presse libertaire, une rubrique régulière en « patois » (ici le Cauchois) Quelle impact avait le journal ? « Le Journal de Rouen » l’a attaqué au moins une fois à propos de son intolérance supposée preuve d’une certaine audience.

Les informations transcrites reflètent essentiellement la vie des pays de Caux et de Bray avec quelques fois des informations sur les campagnes d’Evreux, Pont-Audemer et Bernay.

Le faible nombre d’exemplaires consultés ne permet pas d’affirmer que le journal ne s’intéressait pas aussi au monde ouvrier. Cela serait surprenant lorsque l’on connaît l’itinéraire syndical de la plupart des rédacteurs –la signature de Jacques Morin apparaît à plusieurs reprise dans les colonnes de « Vérités » -Alfred Thébault et Raymond Lachêvre participèrent activement à la vie syndicale de la métallurgie havraise.

Burgat : un Havrais dans la Résistance lundi 7 juillet 2008

J’avais revu Choquet à Rouen. J’avais besoin de le revoir : je désirais de plus en plus lier partie avec la Résistance que je voyais s’organiser. Des hommes qui ne voulaient pas aller travailler en Allemagne disparaissaient un matin. Ils étaient allés se cacher chez des amis, ou dans des embryons de maquis. On apprenait aussi, quelquefois, que des personnes, connues pour leurs idées de gauche, avaient quitté le pays. Des tracts, des journaux, souvent simples feuilles tapées à la machine, commençaient à circuler. On sentait un bouillonnement psychologique. Des conversations s’arrêtaient parfois lors du passage d’un voisin : on se méfiait d’un peu tout le monde… Choquet était un gars sérieux et sûr. Il me demanda de l’aider davantage. Oui. Mais je lui rappelai nos conventions. Choquet ne les perdait point de vue :
- Parlons plutôt de notre point commun : nos sentiments antinazis. Nous, à la Résistance, on a décidé d’empoisonner les Frisés le plus possible. Et voilà où tu interviens, pacifiquement, mon vieux. J’aurais besoin de certains renseignements. Tu pourrais me les donner.

C’était ainsi, au début, la Résistance. On ne parlait pas ouvertement, sauf comme ça, parfois entre gars très sûrs les uns des autres. C’était d’ailleurs, très cloisonné. Cette Résistance me donnait non seulement l’occasion de réagir contre le nazisme, mais encore celle de m’affirmer, de ne pas être absolument en dehors… Cependant, je n’acceptai que sous la seconde condition que personne, absolument personne, ne soit au courant de mon activité. Je redoutais, en effet, des maladresses, des indiscrétions, des mouchardages, même dans les milieux groupant des hommes insuffisamment entraînés à l’action clandestine. Alors, je reçus de Choquet des tracts à écouler en grand mystère. Je les distribuais : Tiens, j’ai reçu ça ! Je ne sais pas de qui ! Ca n’a pas l’air mal … En tout cas, gardez pas ça chez vous, hein …

Tu pourrais pas, par exemple, me dit Choquet, me signaler les troupes qui passent, relever si tu peux leur qualité, leur arme ? Ca, je pouvais. Il n’y avait que deux choses que j’avais refusées : prendre part à des coups de main, participer au passage de gens en Espagne. Je savais qu’ils ne regagnaient Londres que pour combattre. Mais, renseigner, oui. Il y avait, par exemple, une batterie sur les hauteurs de Freneuse. Cette batterie , les Allemands la trimbalaient tantôt dans un coin, tantôt dans un autre. Choquet m’avait dit : « Tâche de savoir à peu près quand ils font les transports ». Je dis : « Bon. Je t’aurai ça ». Je suis allé faire un bout d’aquarelle (je n’avais plus cessé de peindre) puis, avec trois croix, j’avais marqué l’emplacement. Je lui avais dit : « Attention ! C’est un rythme bien défini : le lundi, le mardi, elle est là ; le mercredi, le jeudi ou le vendredi, ils la poussent du côté du clocher, ou, alors, à tel endroit. »

Enfin c’était de la broutille et du tout venant. Il y avait plus sérieux parfois  : à deux reprises. J’ai abrité, durant une nuit, des hommes qui se sont présentés avec le mot de passe, et qui m’ont expliqué qu’ils fuyaient les polices, l’allemande et la française. Je ne leur ai rien demandé d’autre. Je me suis bien gardé de chercher à les connaître. Je ne voulais pas, en cas d’accident, être en mesure de trahir. Qui ne sait rien…. Ils sont repartis, le lendemain, pour une destination inconnue. Vers la même époque, j’ai revu Pascaud aussi, camarade très lié avec les milieux libertaires. Il avait sa roulotte de forain. Il m’y a invité. Une vraie roulotte, tractée par un cheval, mais permettant de vivre confortablement, avec buta, etc.

Tu te souviens, Pascaud, de la guitare, cette fameuse guitare monocorde, fabriquée à l’aide d’une boîte à cigares … J’aurais savouré pleinement ces heures de chaude amitié ; mais la vie imposait avec son rappel brutal. Il y avait là, Burtain, encore tout ému : il venait de faire sauter la base sous-marine du Havre ; enfin, une grande partie. Elle était, en tout cas, inutilisable. Il se sauvait. Il était planqué ici avant de gagner le Midi. J’aurais préféré que Burtain ne parle pas, ni Pascaud. Mais je sais me taire, et je savais qu’ils se tairaient sur mon compte. Enfin ! Nous avons parlé, bien sûr, de la Résistance. Pascaud a semblé surpris d’apprendre que j’y participais.

-  Alors te voilà gaulliste ?
-  Eh ! là ! Je n’en suis pas encore arrivé à prendre comme chef de file un général ! Heureusement pour moi ! J’ai réagi contre les hitlériens parce qu’ils sont enragés et qu’ils veulent imposer un mode de vie me répugnant profondément, c’est tout.

J’avais ensuite précisé :

Tu vois, mon cher Pascaud, pour moi, un général égale un général. La formation de de Gaulle, son milieu, l’habitude qu’il a, forcément, de se faire obéir, font qu’il ne m’inspire pas plus confiance que Pétain. Tout cela me fait même craindre qu’il ne soit guère capable d’agir vraiment démocratiquement si, comme tout permet de le penser, la guerre terminée, il prend la tête du Gouvernement. Je me souviens de façon très précise de nos dernières paroles sur les marches de la roulotte. Puis, dans la nuit, une bonne poignée de mains fraternelle.

Je m’en souviens, parce que je ne devais pas revoir Pascaud. Il est mort dans un fête foraine. C’est du Prévert, c’est du surréalisme, mais, c’est vrai : une de ses balançoires lui a heurté le crâne dans un instant d’inattention, alors que pour la plus grande joie de deux enfants il lançait la nacelle le plus haut possible. (Extrait de Je m’appel Colinet Editions L’Amitié par le livre


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