Le congrès « modéré »
4ième Congrès socialiste Ouvrier de France (II)
(Séance d’ouverture) Le quatrième Congrès ouvrier socialiste s’est ouvert hier à la salle Franklin, et a été signalé dès le début par plusieurs incidents assez vifs que nous allons résumer.Vérification des pouvoirs
On sait que le congrès devait procéder à la vérification des pouvoirs des délégués. C’est ce qui a été fait hier après midi, dans une réunion privée, tenue dans une des salles du Cercle. Cette opération préliminaire a donné lieu à un premier incident, qui n’a pas tardé à accuser d’une façon officielle la scission qu’on savait exister entre les délégués envoyés au congrès. On sait que le règlement dressé par le Comité d’organisation avait posé certaines conditions pour l’admission des délégués, qui devaient tenir leur mandat d’associations ouvrières dûment constituées et représentant un nombre déterminé d’adhérents. Or, parmi les délégués arrivés au Hâvre, un certain nombre ne remplissait pas, aux yeux de la Commission d’organisation, les conditions voulues. On avait décidé que provisoirement ces délégués ne seraient pas admis, l’assemblée devant être appelée à se prononcer sur leur cas particulier.
La réunion privée du dimanche 14 novembre 1880 à 14 heures peut être reconstituée grâce aux documents administratifs qui sont contenus dans le dossier 4 M 2705 [La réunion débute avec 110 personnes d’autres participants devant arriver dans la soirée et le lendemain. Les collectivistes voient qu’ils sont majoritaires à ce moment là. [ Pièce 51 : Le compte rendu du (journal) Havre est exact dans tout son ensemble excepté en ce qui touche la majorité acquise au système relativement modéré des amis de M. Lyonnais. Ainsi que je vous l’ai dit le Congrès compte en tout 110 délégués et sur ce nombre 51 seulement sont restés fidèles au programme élaboré par la commission havraise, les autres ont définitivement rompu avec elle et vont siéger ailleurs.] Aussi essayent-ils de profiter de la situation en décidant que, le congrès étant réuni, la commission d’organisation doit résilier ses pouvoirs entre ses mains. S’appuyant sur la pratique constante depuis 1876 la commission et son président, Lyonnais, refusent. La commission vérifie donc les mandats, et conformément à son règlement invalide toutes les organisations de moins de 25 membres essentiellement les Cercles d’études sociales. La Commission rend alors son mandat au congrès c’est-à-dire aux délégués (modérés et collectivistes) remplissant les conditions d’admissions fixées. S’en suit une altercation avec injures et échange de coups. Les collectivistes, admis comme refusés, se retirent.]
La scission
Cette détermination a causé un certain émoi dans le camp des délégués écartés, parmi lesquels se trouvaient la plupart des représentants des groupes collectivistes révolutionnaires. Aussi, pendant que l’assemblée, la constitution du bureau achevée, procédait à la vérification des pouvoirs, le groupe collectiviste révolutionnaire se réunissait de son côté dans une salle voisine, nommait un bureau et délibérait sur l’attitude à prendre. Après plusieurs tentatives infructueuses, les membres de la Commission exécutive du précédent Congrès de Marseille sont parvenus à entrer dans la salle où avait lieu la vérification des mandats, et là, la question fut publiquement portée devant l’assemblée. A une très forte majorité, les délégués ont approuvé les dispositions prises par la Commission d’organisation. En présence de ce vote, les membres de la commission Marseillaise se sont retirés, en protestant, et ont rejoint dans les couloirs les collectivistes révolutionnaires, auxquels ils ont donné connaissance de leur protestation.
Protestation de la Commission marseillaise
Cette protestation, lue à haute voix par le citoyen Boyer, président de la Commission marseillaise, proclame la déchéance du Congrès, en s’appuyant sur la façon dont l’admission des délégués a été réglementée. Le groupe dissident se retire aussitôt aux cris de : Vive l’Anarchie ! Auxquels les délégués ouvriers répondent par une formidable acclamation de : Vive la République ! Les collectivistes révolutionnaires, parmi lesquels nous avons remarqué les citoyens Fauché, de Paris, Cressen, de Marseille, Essoc, de Rennes, Dormoy, de Montluçon, etc., et la citoyenne Paule Minck, ont immédiatement quitté le Cercle, se rendant, rue Thiers, au local de la Libre Pensée, et annonçant leur formelle intention de convoquer un nouveau Congrès, au Havre même. La salle du Valentino parait avoir été choisie, et les collectivistes révolutionnaires s’y sont donné rendez-vous pour ce soir, huit heures. Pendant que ces incidents se dénouaient en dehors de la salle de réunion, l’assemblée achevait la validation des pouvoirs. A sept heures, cette opération était terminée, et les délégués ouvriers se dispersaient.
La séance publique
La première séance publique avait été fixée à huit heures, mais vu l’heure à laquelle s’était terminée la séance privée de jour, elle n’a pu être ouverte que vers neuf heures. Depuis longtemps déjà un public nombreux emplissait la salle, peu à peu les délégués sont entrés et ont pris place devant les bureaux aménagés à leur intention ; au pied de l’estrade, des tables étaient disposées pour la presse ; un grand nombre de journaux de Paris se sont fait représenter, entre autres la Vérité, l’Intransigeant, la Justice, le Mot d’Ordre, etc. De chaque côté des gradins qui donnent accès à la scène s’élèvent des tribunes tendues de rouge, dont l’une, celle à gauche, destinée à l’orateur. Sur l’estrade, les tables du bureau. Au fond, la scène est décorée de feuillages, de drapeaux français, américains et suisses, d’écussons et enfin d’un buste de la République.
Le bureau
Le citoyen Drouet ayant prié l’assemblée de se constituer, un bureau a été promptement nommé comme suit : Loiseau, du Havre, président ; Veissier, premier assesseur ; Bonne deuxième assesseur ; Bosan, premier secrétaire ; Gouthier, deuxième secrétaire. Le citoyen Loiseau, au nom de tous ses camarades du Havre, salue fraternellement les délégués ouvriers qui ont répondu à l’appel du Congrès.
Ordre du jour
Le citoyen Drouet fait l’appel nominal des délégués, puis l’ordre du jour est abordé. Le président dit que la parole est au rapporteur de la Commission marseillaise. On a vu plus haut que la Commission s’était retirée ; l’absence du rapporteur est constatée, et sur l’observation du citoyen Guionie, consignée au procès verbal.
Adresse des ouvriers anglais
Le président donne ensuite la parole au rapporteur de la commission havraise. Le citoyen lyonnais, avant d’aborder la lecture de son rapport, donne connaissance à l’assemblée d’une adresse cordiale envoyée au Congrès par le Comité exécutif des associations coopératives d’Angleterre, qui félicite, au nom du prolétariat anglais, les ouvriers du Havre de leur détermination de répudier les moyens violents pour ne s’appuyer que sur la puissance de leurs droits politiques. Cette adresse, conçue dans les termes les plus sympathiques, est signée du nom d’un des vétérans de la cause ouvrière en Angleterre : Vansittart Neale, de Manchester.
Rapport de la commission havraise
Le citoyen Lyonnais dit ensuite que la Commission havraise est heureuse de saluer du haut de cette tribune nationale les délégués qui ont qualité pour parler au nom de la classe ouvrière. Il dit que, dans l’organisation de ce quatrième Congrès, la Commission a été heureuse de trouver auprès du gouvernement une sage tolérance à laquelle les ouvriers répondront par une confiance sincère dans la République. Pendant que certains prétendent se soustraire à la loi, proclamons hautement la nécessité de nous soumettre à la loi souveraine. (Applaudissements.) L’orateur entre dans quelques explications sur l’organisation du Congrès. Il rappelle qu’au début les typographes havrais ont refusé l’invitation qui leur avait été faite de nommer un délégué, prétextant que dans un Congrès la tribune n’était pas libre. Prouvons leur par le calme de nos délibérations que c’est une erreur. (Applaudissements.) Des dispositions sérieuses ont été prises pour assurer la sincérité du mandat des délégués, et pour conserver au congrès l’autorité qu’il doit avoir. Cette résolution de la Commission d’organisation a été vivement critiquée et combattue, notamment au sein de l’association fédérative de Paris et de la Commission exécutive de Marseille. Il justifie l’attitude de la commission havraise et dénonce les accusations mensongères auxquelles ses membres ont été en butte. Faisant allusion à la question financière, le citoyen rapporteur dit que des conférences ont été organisées, des listes de souscription mises en circulation, et enfin qu’une représentation théâtrale avec le concours de Coquelin aîné, dont les opinions républicaines sont bien connues, avait été projetée, mais qu’elle n’a pu être donnée. Quant à la publication des comptes rendus officiels des séances, elle sera faite à Paris, à l’Imprimerie Nouvelle (association ouvrière), par les soins de l’Union syndicale parisienne. Pour la première fois, des passes ont été accordées aux délégués par les Compagnies des chemins de fer. C’est là un précédent heureux qui rendra plus facile les réunions d’ouvrier. Une seule Compagnie a refusé : c’est la Compagnie d’Orléans. Les chemins de fer de l’Etat n’ont pas daigné répondre à la demande. En terminant le citoyen rapporteur, examinant les différentes théories socialistes combat le collectivisme qui ne peut avoir que le gendarme comme sanction. Les chambres syndicales repoussent ces principes faux et dangereux : ils veulent le socialisme pratique et scientifique. Entre ces deux écoles le congrès devra faire un choix et prendre une détermination. Ses résolutions auront une portée incalculable. Quant aux ouvriers havrais, ils répudient l’emploi de la force et ne veulent compter que sur leur bulletin de vote ; avec cette seule arme ils comptent arriver à une plus juste répartition de la richesse, suivant la somme de capacité et d’énergie de chacun, tout en respectant la propriété individuelle. Ils tiennent en outre à affirmer que la République est le seul gouvernement capable de réaliser le programme tracé par nos pères de la Révolution ! Deux salves d’applaudissements ont accueilli les deniers mots de ce discours, interrompu une seule fois par une protestation contre l’affirmation de l’orateur que les chambres syndicales du Havre étaient favorables à la fédération des Associations ouvrières. L’interrupteur s’était d’ailleurs empressé de quitter la salle, et la séance avait gardé jusqu’à ce moment une physionomie très calme et très digne.
Incident
Le citoyen Vallet, typographe, demande à la commission de préciser les motifs sur lesquels les typographes havrais se sont appuyés pour refuser d’assister au Congrès. Quels sont les dangers auxquels ils font allusion ? Le citoyen Lyonnais pense que c’était une allusion aux incidents fâcheux qui s’étaient produits à Marseille. Il ne peut que s’en rapporter au texte de la lettre. Après ce petit colloque, le rapport de la Commission havraise est adopté sans opposition.
Protestation de la citoyenne Minck
A ce moment, une citoyenne qui, entrée depuis un quart d’heure, s’était placée à la table des journalistes, griffonnant fiévreusement quelques pages, se lève et demande la parole. Sur quoi, demande –t-on de plusieurs côtés. La citoyenne –Paule Minck- ne répond pas, mais persiste à demander la parole et demeure au pied de l’estrade pendant que l’assemblée vote une adresse de remerciement aux ouvriers anglais. La citoyenne parvient à monter sur l’estrade, malgré de nombreuses protestations. Et déclare qu’elle veut parler sur le rapport « Il est voté, » lui crie-t-on de tous côtés. « Descendez ! descendez ! l’ordre du jour ! » La citoyenne fait tête au tumulte encouragée d’ailleurs par les applaudissements d’un petit groupe massé à gauche de la scène et au milieu duquel on reconnaît plusieurs des délégués dissidents qui avaient quitté le Congrès dans l’après midi. Le citoyen Bernardeau se précipite à la tribune et rappelle très énergiquement à l’assemblée qu’il y a un ordre du jour arrêté, connu d’avance, et qu’il faut savoir respecter. Le rapport de la Commission havraise ayant été approuvé, il faut, avant toute discussion, procéder à la nomination des Commissions.
Entrée des collectivistes révolutionnaires
Cette motion est généralement approuvée et la citoyenne semble disposée à se retirer. Elle descend de l’estrade et se dirige vers le groupe des collectivistes révolutionnaires depuis peu entrés dans la salle. Des pourparlers semblent s’engager et tout à coup, à l’étonnement général, les dissidents qui, dans l’après midi avaient proclamé la déchéance du congrès, se décident à venir prendre place parmi les délégués ouvriers. Cette tardive détermination cause un certain émoi ; mais le président ramène le calme par quelques mots très dignes. « J’invite, dit-il, les collectivistes à participer à nos délibérations, qu’ils prennent place parmi nous, nous serons heureux de travailler avec eux. »
Discours de la citoyenne Minck
La citoyenne Paule Minck, enhardie par le nouveau renfort qui lui arrive, remonte à la tribune où, malgré de très vives protestations, le bureau consent à lui donner la parole « Sur l’ordre du jour. » La citoyenne dit qu’elle ne vient pas faire la guerre ni semer la division ; elle prend la parole simplement pour protester contre la façon dont ses amis ont été traités dans l’après midi… Des protestations à peu près unanimes, interrompent l’orateur et la rappellent à l’ordre du jour. Les collectivistes seuls applaudissent leur champion qui reproche à l’assemblée de vouloir étouffer la question. Nouvelles protestations. La plupart des délégués sont debout ; l’agitation est grande, et gagne le public évidemment hostile à la minorité qui vient troubler la séance jusqu’alors si calme. Malgré l’attitude de l’assemblée, la citoyenne ne quitte pas la tribune. Elle demande si l’on est dans un congrès officiel ou simplement dans un Congrès ouvrier havrais. (Réponse : « Nous sommes des ouvriers ! »). La protestation qu’elle apporte est celle de 60 délégués qui dénoncent la façon arbitraire et despotique avec laquelle on a procédé à l’admission des délégués… C’est faux ! s’écrient 60 voix à la fois. Les collectivistes applaudissent, mais les délégués, lassés de l’insistance que met la citoyenne à parler sur une question qui n’est pas à l’ordre du jour, finissent par perdre patience ; l’orateur se rend compte de la situation et cherche à gagner du temps : « Vous n’aurez pas beaucoup d’ennuis avec nous, dit-elle, nous allons nous en aller ! » Non pas sans discours, il faut le croire, car la citoyenne prend une chaise, s’installe très flegmatique à la tribune, et commence la lecture d’un document. Mais le bruit couvre complètement sa voix. Devant ces protestations plus unanimes, la citoyenne Paul Minck retrouve une énergie nouvelle, se cramponne à la tribune et déclare très formellement qu’elle ne descendra pas !
La séance est levée
Les délégués réclament très vivement la levée de la séance pour mettre fin à l’incident. Se conformant à ce désir, le président se couvre et la séance est close : il est onze heures. Le public se retire visiblement mécontent de l’attitude de la minorité ; quant aux délégués, ils sortent, tout en discutant vivement ce dernier incident ; les collectivistes-révolutionnaires se montrent particulièrement irrités et entourent la citoyenne Minck, dont l’exaspération paraît fort grande et sur le passage de laquelle les apostrophes les plus violentes sont échangées. Ainsi s’est accentuée d’une façon définitive la scission entre les délégués ouvriers et les collectivistes-révolutionnaires qui, vraisemblablement, ne se représenteront pas au Congrès siégeant au Cercle Franklin. [pièce 51 : La séance du soir ne comptait guère parmi les 600 à 700 assistants que des amis de M. Lyonnais ou des adhérents des chambres syndicales qu’il a créées ; de là, l’attitude sympathique de la salle et ses applaudissements à certains moments il résulte des renseignements fournis par les délégués collectivistes eux-mêmes, que la citoyenne Paul Minck, en demandant la parole au cours de la séance, avait pour but de tenter une réconciliation entre les délégués modérés et leurs adversaires. On a pu voir que c’était peine perdue, le refus d’entendre l’oratrice et le tumulte qui a suivi a permis à Lyonnais de couper cours au débat. Les membres du congrès sont réduits à 51 tandis que les collectivistes comptent 59 membres sans compter les renforts attendus et vont délibérer à part.]
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